Vous êtes ici:     Accueil > Question arménienne > Terrorisme arménien > Asala : le procès de l’attentat d’Orly
  Accueil  |   Liens  |  Qui sommes-nous?  |  Ecrivez-nous |  Nous soutenir |  RSS - Suivre la vie du site  

Dossier

Asala : le procès de l’attentat d’Orly
Imprimer dans une nouvelle fenêtre !   
Publié le 2004

- Dossier : le terrorisme arménien

PROCES DE L’ATTENTAT D’ORLY
(19 fevrier - 2 mars 1985)

DEPOSITIONS ET PLAIDOIRIE

TABLE DES MATIERES

- Avant-propos
- Déposition de M. Mümtaz Soysal, professeur de droit constitutionnel à la Faculté des Sciences Politiques de l’Université d’Ankara
- Déposition de M. Sina Aksin, maître de conférences d’histoire politique turque à la Faculté des Sciences Politiques de l’Université d’Ankara
- Déposition de M. Hasan Köni, maître de conférences de relations internationales à la Faculté des Sciences Economiques et Administratives de l’Université Gazi à Ankara
- Déposition de M. Avedis Simon Hacinliyan, maître de conférences de physique à la Faculté des Sciences et des Lettres de L’Université du Bosphore à Istanbul
- Déposition de M. Türkkaya Ataöv, professeur de relations internationales à la Faculté des Sciences Politiques de l’Université d’Ankara
- Plaidoirie de Me Jean Loyrette, avocat de la partie civile


AVANT-PROPOS

Une bombe a explosé le 15 juillet 1983 à l’aéroport d’Orly, près de Paris, devant le bureau de la THY (Lignes Aériennes Turques). L’explosion a fait huit morts, dont quatre Français, deux Turcs, un Suédois et un Américain, et environ soixante blessés.

Trois membres de l’ASALA (Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l’Arménie), Varoujan Garbidian, Ohannes Semerci et Soner Nayir, arrêtés par la suite et accusés du crime, ont été jugés à la Cour d’Assises de Créteil entre le 9 février et le 2 mars 1985 et condamnés, Garbidian à la réclusion à vie, Nayir à quinze ans de prison et Semerci à dix.

Les accusés étaient défendus devant la Cour notamment par maîtres Vergès, Bourguet et Zavarian. Au cours de ce procès, la partie civile représentant les victimes turques a fait appel au témoignage de MM. Mümtaz Soysal et Türkkaya Ataöv, professeurs à la Faculté des Sciences politiques de l’Université d’Ankara, Dr. Sina Aksin, maître de conférences à la même Faculté et Dr. Hasan Köni, maître de conférences à l’Université Gazi. En plus de ces témoins d’autorité, Dr. Avedis Simon Hacinliyan, maître de conférences à l’Université du Bosphore, s’est présenté devant la Cour comme témoin de moralité pour la partie civile.

Les dépositions de ces témoins avaient pour but d’expliquer, aussi brièvement et clairement que possible, l’essence de ce qu’on a coutume d’appeler "Le problème arménien" et d’en souligner les aspects historiques et juridiques qui pourraient intéresser les trois juges de la Cour, les neuf membres du jury, la presse et le grand public. Elles sont donc de simples explications orales prononcées dans l’atmosphère d’un procès et sont publiées comme telles, sans les annotations requises par la rigueur académique.

Les dépositions des témoins et la plaidoirie de maître Loyrette, avocat de la partie civile, montrent à quel point ce que l’on a coutume d’appeler la "cause arménienne" s’est coupée des réalités ; d’autre part, les questions des avocats de la défense reflètent la plupart des arguments généralement utilisés par les terroristes qui prétendent s’inspirer de cette cause. Ce livre, qui n’est qu’un simple recueil des dépositions des témoins, des questions qui leur ont été posées, de leurs réponses et de la plaidoirie de l’avocat de la partie civile, est dédié à la mémoire des victimes de l’attentat d’Orly et, à travers elles, à toutes les victimes du terrorisme international.


DEPOSITION DE MONSIEUR MÜMTAZ SOYSAL PROFESSEUR A L’UNIVERSITE D’ANKARA

Monsieur le Président,

Je ne connais aucun des accusés et je n’étais pas à Orly le jour de l’attentat. Je suis ici à la demande des avocats de la partie civile. Pourquoi ? J’aurais pu comparaître devant cette Cour en tant que témoin de moralité, puisque sur les 42 Turcs, dont 31 diplomates et fonctionnaires, qui ont été tués par le terrorisme arménien, 12 étaient mes anciens étudiants ou collègues. Et parmi les victimes de l’attentat d’Orly mes compatriotes sont en majorité.

Mais je suis ici pour vous expliquer autre chose. En tant que témoin, je n’ai pas pu assister aux sessions de ce procès et je n’ai pu suivre son évolution qu’à travers la presse française. Ce que j’ai lu dans les journaux a bien montré la nécessité de cette explication. Les avocats de la défense, en faisant appel au témoignage de personnalités politiques, comptaient les faire parler, entre autres choses, du "génocide" des Arméniens et espéraient ainsi politiser ce procès. Si leurs efforts ont échoué sur ce point, je n’en suis pas sûr pour autant qu’ils ne vont pas tenter de le faire à la fin. Ce n’est pas seulement un pressentiment, mais c’est une conviction, puisque ce fut toujours le cas dans tous les procès de ce genre. L’expert psychologue n’a-t-il pas parlé devant vous d’un certain "idéalisme passionné" qui aurait dû pousser les accusés au crime en question et n’ont-ils pas, eux aussi, évoqué une enfance nourrie de sentiments de vengeance contre les responsables du même "génocide" ? Je suis venu précisément pour vous parler de ce problème.

Je ne suis ni historien, ni ethnologue. Je suis juriste. Il me semble que l’aspect juridique des événements de 1915 et de ceux qui les ont précédés ou suivis intéresse de près l’analyse de tout crime qui prétend s’inspirer moralement d’un sentiment de vengeance collective se référant à ces faits. Cet aspect doit aussi être pris en considération dès lors qu’on invoque la nécessité d’attirer l’attention internationale sur une injustice restée impunie.

En tant que juriste, je suis surpris par la facilité, la légèreté même avec laquelle le terme "génocide" est employé, surtout dans ce pays, par tout le monde, depuis les hommes d’Etat jusqu’aux simples partisans de la cause arménienne. Or ce terme se réfère à un crime bien défini, dont la définition est donnée par une convention internationale élaborée après la deuxième guerre mondiale : la "Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide", approuvée par l’Assemblée générale des Nations Unies dans sa résolution du 9 décembre 1948 et entrée en vigueur le 11 janvier 1951. La Turquie a signé et ratifié cette convention.

Dans ladite convention, la définition du crime de génocide comporte trois éléments : il faut d’abord qu’il y ait un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Il faut ensuite que ce groupe soit soumis a certains actes, énumérés dans la convention et allant du "meurtre des membres du groupe" jusqu’au "transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe", en passant par "la soumission du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique". Mais c’est le troisième élément qui est le plus important : il faut qu’il y ait "une intention de détruire, en tout ou en partie" le groupe en question.

Cette expression-clé sert à distinguer le génocide des autres "homicides" qui sont les conséquences d’autres intentions comme celles relatives aux guerres, aux émeutes, etc... L’homicide devient génocide quand l’intention ouverte ou latente de destruction humaine vise les membres d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux parce qu’ils sont les membres de ce groupe. Le concept de nombre, ne devient significatif que s’il peut être pris comme une indication de ce qu’une telle intention est dirigée contre le groupe. C’est pourquoi, comme disait Sartre quand il parlait de génocide à l’occasion du Tribunal Russell sur la guerre du Viêt-nam, il faut étudier les faits objectivement pour prouver si cette intention existe, même de manière implicite. La constatation de trois groupes de faits suffit pour arriver à une conclusion sur ce point en ce qui concerne la question arménienne.

Le premier groupe de faits concerne huit siècles d’histoire, du onzième siècle jusqu’à la seconde moitié du dix-neuvième siècle, pendant lesquels les populations turque et arménienne d’Anatolie ont mené une coexistence pacifique qui n’a pas sa pareille dans les annales des peuples. De la conquête de l’Asie Mineure par les Turcs jusqu’à l’ère des nationalismes, aucun conflit majeur, aucune lutte armée n’a opposé ces deux communautés. On ne peut montrer dans toute l’histoire du monde deux autres peuples parlant des langues aussi différentes et ayant des croyances religieuses aussi opposées qui aient pu coexister d’une façon aussi pacifique pendant une période aussi longue. Nous sommes fiers de cette tolérance du peuple turc qui a permis une coexistence aussi exceptionnelle. Celle-ci est d’autant plus remarquable qu’elle a permis un profond échange culturel dont les fruits subsistent encore dans la vie quotidienne des deux peuples : par exemple, la plupart des noms de famille arméniens sont faits de mots turcs (le plus souvent des noms de profession) auxquels s’ajoute un suffixe arménien ; en revanche, la musique et l’art turcs d’aujourd’hui comptent plusieurs compositeurs et artistes d’origine arménienne.

Le second groupe de faits se rapporte plus précisément aux événements de 1915 et à ceux qui les ont immédiatement précédés ou suivis. La seconde moitié du dix-neuvième siècle est l’époque des nationalismes pour les différentes ethnies qui composent l’Empire ottoman. C’est un courant d’idées qui pousse chaque peuple à entreprendre une lutte armée pour pouvoir fonder son propre Etat sur une partie du territoire de l’Empire. Presque tous réussirent.

A l’exception des arméniens, dont la lutte pour l’indépendance diffère des autres luttes nationalistes sur un point essentiel : peuple laborieux doué de qualités artistiques et artisanales et fidèle à l’autorité du Sultan, les Arméniens se sont répandus partout en Asie Mineure et même sur le territoire européen de l’Empire, de sorte qu’ils perdirent leur majorité sur les terres qu’ils habitaient avant l’arrivée des Turcs. Ainsi a la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, il n’y avait plus aucun département d’Anatolie orientale ayant encore une majorité arménienne. Et, pour employer un terme à la mode aujourd’hui, il n’y a pas eu de mouvement de libération nationale arménienne sur un territoire bien défini qu’on pourrait appeler l’Arménie, mais des émeutes et des actes de terrorisme commis par des groupes d’Arméniens dans différents coins du pays. Comme tout Etat qui se respecte, l’Etat ottoman a pris des mesures, parfois assez sévères, pour se protéger contre ces activités.

Survînt alors la première guerre mondiale. En 1915, l’Empire ottoman se battait sur plusieurs fronts. Pendant qu’on se battait à I’ouest pour résister à I’attaque des Alliés dans les Dardanelles, l’est du pays était menacé par l’invasion des armées de la Russie tsariste. Il ne faut pas oublier que la Russie avait été I’une des grandes puissances qui s’étaient intéressées à la question arménienne pendant toute la seconde moitié du dix-neuvième siècle dans le but d’accélérer la désintégration de l’Empire ottoman, dont elles espéraient retirer un intérêt. Pendant la guerre, les dirigeants russes se sont servis de leur attachement à la cause arménienne afin d’ébranler les lignes de défense ottomanes. Ainsi naquit une collaboration entre I’armée russe et les insurgés Arméniens, y compris ceux qui faisaient leur service militaire dans I’armée du Sultan. C’était peut-être, aux yeux des dirigeants de la révolte arménienne, une coopération nécessaire dans la voie de I’indépendance nationale ; mais pour les Ottomans, c’était une trahison. Il y a donc eu, dans ces circonstances de guerre, des soulèvements, des rebellions, des représailles et des tueries mutuelles. C’est alors que le gouvernement a été obligé de prendre une décision difficile : 1 ) transférer les militaires arméniens des troupes combattantes à des unités non-combattantes ; 2) évacuer les populations arméniennes de la zone d’opérations vers le sud-est de l’Anatolie et le nord de la Syrie actuelle, qui faisait encore partie de l’Empire à l’époque. C’étaient des mesures nécessaires afin d’assurer la sécurité des troupes et de protéger les voies de ravitaillement de l’armée.

Ce fut un déplacement pénible. Le transfert de toute la population arménienne s’est effectué dans des conditions très strictes, à travers une région très montagneuse et aride. Les transports manquaient et la plupart du temps les déplacés étaient obligés de couvrir de longues distances à pied, souvent harcelés et attaqués par des tribus qui échappaient à l’autorité de l’Etat. Il régnait à l’époque des épidémies et aussi une famine, qui frappaient toute la population civile et même les militaires. Parfois, à la sévérité des circonstances s’ajoutait I’excès de zèle de certains administrateurs qui, dans leur hâte à remplir les ordres du gouvernement, se souciaient peu des mesures à prendre pour la protection des déplacés. Bref, une tragédie humaine a été vécue à l’époque dans cette partie de l’Anatolie, mais c’était une tragédie commune, faite de souffrances mutuelles et de centaines de milliers de victimes des deux côtés.

Mais ce drame ne mérite pas le nom de génocide. Car il y manque l’élément essentiel, c’est-à-dire I’intention de détruire I’ethnie arménienne en tant que telle. il s’agit d’un acte de guerre, décidé dans les circonstances d’un conflit armé, au sein d’un Empire agonisant ou régnaient le désordre et la désorganisation. Le déplacement de l’élément arménien a évidemment eu des conséquences qui, au premier abord, semblent remplir les conditions exigées par la convention de 1948 : il y a eu meurtre des membres du groupe, surtout par le fait de membres irresponsables de tribus locales. Il y a eu des souffrances physiques, surtout en raison des conditions géographiques et climatologiques dans un pays dévasté par la guerre. Il est vrai aussi que des orphelins ont été adoptés par des familles musulmanes. Mais ce n’était nullement dans l’intention d’opérer un "transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe", pour employer le langage de la convention, mais au contraire dans l’esprit de solidarité et de charité inspiré par la coexistence pacifique qui avait lié les familles anatoliennes pendant des siècles. L’intention de détruire une ethnie, en tout ou en partie, est absente de toute cette série d’événements, puisque toutes les sources, même les plus militantes en faveur de la cause arménienne, admettent que les Arméniens des régions du pays éloignées du front et ceux des grands centres comme Istanbul et Izmir n’ont pas été assujettis aux mêmes mesures. D’autre part, plusieurs fonctionnaires, même des sous-préfets, bien que d’origine arménienne, sont restés en poste pendant les événements qui frappaient l’est du pays, faisant continuer ainsi la longue tradition de l’Etat ottoman consistant à ouvrir les portes de son administration aux éléments non musulmans. En effet, on compte plusieurs ministres, ambassadeurs (même dans les grandes capitales telles que Berlin, Vienne, etc...) et hauts fonctionnaires arméniens dans l’administration ottomane.

En ce qui concerne l’Anatolie orientale, nous sommes en possession, dans les archives ottomanes, d’innombrables documents, lettres, télégrammes, circulaires, etc. . . (dont certains ont été publiés récemment), dans lesquels les autorités gouvernementales s’efforcent, en dépit des circonstances tragiques d’une guerre acharnée, d’assurer la protection et la sécurité des déplacés. Il se peut qu’ils aient échoué dans certains cas. Mais ces échecs ne peuvent certainement pas être considérés comme la preuve d’une intention de génocide comparable a celle d’Hitler, qui avait fait de la destruction totale de la race juive le but vers lequel tout le mécanisme de l’Etat était dirigé.

Le troisième groupe de faits qui permet de réfuter l’accusation d’un "génocide des Arméniens par les Turcs", concerne l’harmonie des relations entre le peuple turc et la minorité arménienne dans la Turquie d’aujourd’hui.

Pour comprendre la nature de ces relations, il est nécessaire de se rappeler les caractéristiques des trois dernières générations d’Arméniens vivant à l’étranger et de comparer leur sort à celui des Arméniens de Turquie.

La première génération, ce sont les exilés, ceux qui ont du quitter le pays avant ou pendant l’écroulement de l’Empire, qui ont souffert et dont les proches ont été victimes des événements de la première guerre mondiale. Certains de ces Arméniens ont réagi par un sentiment de vengeance et, oubliant que les souffrances vécues avaient été mutuelles, se sont engagés dans des actes de terrorisme individuel, dans des attentats contre les anciens dirigeants ottomans.

La seconde génération d’Arméniens à l’étranger est celle des adaptés, des gens qui se sont intégrés dans les nouvelles sociétés qui les ont accueillis et qui, grâce aux qualités remarquables de ce peuple laborieux et doué sur le plan artistique, se sont distingués dans leur nouveau milieu, y trouvant aisance et complaisance. C’est ce dernier point qui pousse de nouveau une partie de la troisième génération, celle des jeunes Arméniens d’aujourd’hui qui vivent à l’étranger, a l’affirmation d’une identité nationale par des actes de violence. Le but, c’est d’empêcher l’oubli du passé, l’intégration progressive et la disparition de la culture arménienne. Malheureusement, pour affirmer leur identité, ces jeunes ont choisi la voie la plus facile : celle de la violence. Les actes de terrorisme auxquels ils ont recours comportent certainement plusieurs risques pour eux. Mais, comparés aux véritables efforts culturels et intellectuels déployés pour perpétuer une identité arménienne, ces actes représentent un choix trop simple et très stérile.

Mais la troisième génération des Arméniens qui vivent en Turquie ne traverse pas une telle crise d’identité. Car elle possède tous les moyens pour perpétuer les caractéristiques de son ethnie comme au temps de la coexistence pacifique au sein de l’Empire. En plus, ses droits de minorité religieuse sont garantis par un traité international, celui de Lausanne, signe en 1923 et dont la France est dépositaire. L’échange culturel continue encore entre le peuple turc et la minorité arménienne et les deux communautés partagent le même mode de vie dans une atmosphère de paix sans rancune. Il est à remarquer que même pendant la vague de terrorisme qui a balayé la Turquie avant 1980, les Arméniens de Turquie ne se sont jamais mêlés à des actes de violence. Les quelques incidents isolés qui ont eu lieu étaient l’oeuvre d’Arméniens formés et entraînés à l’étranger. Le cas du fameux "Séminaire" de Jérusalem doit être considéré dans ce contexte. L’un des accusés, d’après la presse française, aurait dit qu’il avait été obligé de faire ses études à Jérusalem par manque d’écoles arméniennes en Turquie. Permettez-moi, Monsieur le Président, de vous citer quelques exemples parmi les 19 écoles maternelles, 20 écoles primaires, 9 écoles secondaires et 5 lycées où l’enseignement se fait en arménien et qui portent des noms arméniens facilement reconnaissables : l’Ecole maternelle et primaire de Bezezyan, l’Ecole primaire de Levon Vartuhyan, l’Ecole maternelle et primaire de Semerciyan Cemeran, l’Ecole primaire de Karagozyan, l’Ecole secondaire Aramyan Uncuyan, l’Ecole secondaire Bezciyan, les lycées Sahakyap Nunyan, Eseyan, Getronagan, etc...

C’est justement cette tolérance réciproque, cette coexistence pacifique entre le peuple turc et la communauté arménienne, qui sont visées par le terrorisme des jeunes arméniens à l’étranger. Mais jusqu’à présent tous ces efforts ont été voués à l’échec et ni le peuple turc, ni son gouvernement, n’ont eu recours à des actes de violence contre la communauté arménienne de Turquie.

Pourtant le terrorisme persiste et on continue à parler du "génocide" d’il y a soixante-dix ans. Pourquoi ? Parce que le génocide est un crime contre l’humanité, que la convention dont je viens de parler définit comme "un crime du droit des gens". Il est donc facilement possible, en parlant de génocide, d’influencer l’opinion publique mondiale et de la mobiliser contre un Etat, une nation, un peuple. C’est aussi un crime imprescriptible, un crime qui doit être puni quel que soit le moment où il a été commis. Donc ses auteurs doivent être châtiés partout et à tout moment, et aux yeux des terroristes arméniens, ce crime étant imputable à toute la nation turque, ce sont les représentants de l’Etat turc et même ses sujets qui doivent être punis : jeunes diplomates dont les parents même n’étaient pas nés au moment des événements ou simples ouvriers turcs prenant l’avion de leurs lignes aériennes nationales pour rentrer dans leur pays.

Voilà pourquoi les terroristes arméniens préfèrent déformer l’histoire et qualifier de génocide une tragédie humaine mutuellement vécue dans des circonstances de guerre. Ceci leur sert de prétexte pour commettre des actes de terrorisme. Mais, d’après la définition juridique donnée par la Convention des Nations Unies, qui parle de l’intention de détruire, même en partie, les membres d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux parce qu’ils sont membres de ce groupe, ces actes eux-mêmes revêtent un caractère "génocidal" : tuer des Turcs parce qu’ils sont des Turcs et vouloir placer une bombe dans un avion parce que c’est un avion des lignes turques transportant des Turcs, c’est là un acte "génocidal", sinon le génocide même.

Merci, Monsieur le Président

QUESTIONS ET REPONSES

Maître Vergès accuse le Professeur Soysal d’avoir donné l’interprétation "la plus cynique" du "génocide" qui a coûté, dit-il, la vie à plus d’un million et demi d’Arméniens en Anatolie orientale. Puis, après avoir lu un passage du livre du Baron de Brouckere, ministre belge, il demande au Professeur Soysal ce qu’il pense de ces descriptions dramatiques des événements en question.

Le Professeur Soysal - il est très facile de choisir de tels passages dans les livres des auteurs partisans de la cause arménienne. J’aurais pu faire de même et lire devant vous des pages et des pages dans les livres qui parlent des massacres des Turcs par les Arméniens dans la même région du pays. Nous aussi nous pouvons faire parler les chiffres. Ces chiffres tirés des recensements ottomans et confirmés par les rapports consulaires des grandes puissances européennes montrent que le nombre total d’Arméniens vivant à l’intérieur des frontières de l’Empire ne dépassait pas 1.300.000. Il est donc absurde de parler de "un million et demi de morts", même dans l’hypothèse lugubre d’un massacre qui aurait frappé tous les membres de la communauté arménienne vivant dans tous les coins de l’Etat. J’aurais pu de même vous citer des passages d’auteurs étrangers qui donnent une autre version des événements, version qui n’est pas aussi injuste envers les dirigeants ottomans. J’aurais pu vous mentionner le livre d’un officier français, le commandant M. Larcher, "La Guerre turque dans la Guerre Mondiale", préfacé par le Maréchal Franchet d’Esperey, commandant des forces d’occupation alliées, qui parle du "comportement correct" des autorités militaires et de la population turques. Il ne faut pas oublier que tous ces événements ont eu lieu à une époque ou un grand empire s’écroulait, avec tout le désordre que cela implique. Il y a certainement eu des administrateurs qui ont abusé de leurs pouvoirs par excès de zèle. Mais ils ont été punis par les tribunaux ottomans après la guerre en tant que responsables individuels de ces excès et non pas comme les exécuteurs d’une politique gouvernementale visant le génocide.

Maître Vergès, après avoir lu un passage de Lord Bryce sur "la cruauté des Turcs" et un extrait du livre de M. Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis à lstanbul, sur les événements de 1915, demande l’avis du Professeur Soysal sur ces textes.

Le Professeur Soysal - Monsieur le Président, je viens de dire tout à l’heure que s’il nous était permis de venir devant vous avec des tas de livres, nous aurions pu en citer des passages exprimant juste le contraire de ce qui vient d’être lu. Mais il est vrai que le nombre d’ouvrages anti-turcs et pro-arméniens est immense. On a tout fait pour prouver l’existence d’un génocide : de faux arguments ont été batis sur la base de faux documents, des falsifications. Quant a Morgenthau, il faut bien se rappeler que lui et surtout ses successeurs qui se trouvaient a Istanbul pendant l’occupation alliée étaient en mesure d’obtenir des preuves irréfutables pour attester la responsabilité des dirigeants ottomans dans ledit "génocide". Mais rien n’en fut, même quand les archives tombèrent sous le contrôle des forces d’occupation.

Maître Vergès, precisant que M. Morgenthau n’était pas a lstanbul à la fin de la guerre, cite cette fois le Docteur Lepsius, missionnaire allemand, et demande ce qu’en pense le Professeur Soysal.

Le Professeur Soysal - M. Morgenthau, ambassadeur dans un pays en guerre, n’a jamais mis le pied en dehors d’lstanbul et tous ses rapports reflètent l’information qui lui a été fournie par ses drogmans, la plupart du temps d’origine arménienne, et les missionnaires. Le Docteur Lepsius était aussi un missionnaire. J’ai remarqué que, dans le passage qui vient d’être lu, il mentionne le cas des Juifs de l’Empire ottoman. A ce propos, permettez-moi, Monsieur le Président, de dire une chose : bientôt, dans quelques années, nous célébrerons le cinq-centième anniversaire de l’exode des Juifs d’Espagne en Turquie. Fuyant l’lnquisition et la répression religieuse, ceux-ci ont trouvé refuge dans les terres de l’Etat ottoman qui leur offrait protection et paix par un système administratif basé sur l’autogestion des communautés non musulmanes. Nous sommes fiers de ce système, de ce passé plein de tolérance envers les peuples chrétiens et juifs de l’Empire.

Maître Bourguet reproche au Professeur Soysal d’avoir fait un discours politique au lieu de fournir une explication juridique et l’accuse de se réfugier derrière le principe de la non-rétroactivité du droit pénal en parlant d’une convention internationale qui n’est entrée en vigueur qu’après la deuxième guerre mondiale. Il lui demande aussi pourquoi, dans son exposé, il s’est servi du terme "l’élément arménien’’ pour designer le "peuple" arménien.

Le Professeur Soysal - Le fait que la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide date de 1948 n’a rien a voir avec notre discussion. Ce que j’essaie d’expliquer en me servant de la définition juridique fournie par ce texte, c’est la nature exacte des événements qui se sont déroulés pendant une période historique allant de la fin du dix-neuvième siècle jusqu’au lendemain de la première guerre mondiale. Je prends la définition de ladite convention comme pierre de touche et, en acceptant l’existence d’une tragédie humaine commune aux peuples turc et arménien de l’Anatolie de l’Est, je dis que les événements en question ne constituent pas un crime de génocide imputable aux dirigeants ottomans. Nous sommes prêts à affronter notre propre histoire et à en assumer la responsabilité, même dans le cas où il s’agirait d’un "crime" ultérieurement défini. Je sais bien qu’il y a une discussion entre les juristes sur le caractère rétroactif de la convention. Bien que le terme même de génocide soit un terme "fabriqué" au lendemain de la deuxième guerre mondiale, on peut, il est vrai, soutenir que la convention est "déclarative" de droit en tant qu’elle confirme l’existence d’un crime déjà condamné par l’humanité. Qu’elle soit rétroactive ou non ne change rien à l’essence de notre discussion ici, puisque les faits historiques ne sont pas de nature à prouver l’existence d’un tel crime.

Quant au terme "l’élément arménien", je vous rappelle, Monsieur le Président, que ce n’est pas le seul terme que j’ai employé. En parlant des Arméniens, je me suis servi d’autres termes, tels que l’ethnie, le peuple, la minorité, etc... La qualification ne change rien à l’argument juridique. La convention parle d’un "groupe", qui peut être une ethnie, un peuple, une minorité ou, si vous voulez, une nation. Les Arméniens de l’Empire ottoman constituaient certainement un groupe au sens de la convention. Mais ce point n’a pas de rapport avec ce que j’essaie d’expliquer, notamment I’inexistence d’un crime de génocide commis contre ce groupe.

Maître Bourguet demande le nombre de "Kurdes" vivant en Anatolie.

Le Professeur Soysal - Je ne vois pas le rapport entre cette question et notre discussion, mais j’en saisis l’insinuation. La Turquie est une république unitaire basée sur l’égalité des citoyens devant la loi sans distinction de race, de religion ou de langue. Il est vrai qu’il y a des citoyens de la République turque dont la langue maternelle n’est pas le turc. Mais dans un Etat qui ne fait pas de distinction entre ses citoyens en fonction de la langue qu’ils parlent, ce point n’a pas de conséquence juridique, et justement pour accentuer ce principe, la question relative à la langue maternelle n’a même plus été posée dans les derniers recensements de population. Il est donc impossible de donner un chiffre. C’est comme si on vous demandait le nombre de Bretons en France : quel chiffre donneriez-vous ? Le nombre des habitants de la Bretagne ? Ils ne sont pas tous bretons. Le nombre des gens d’origine bretonne vivant partout en France ? Il est impossible d’en donner un chiffre, vu les différents degrés de parenté et les différentes conceptions d’origine.

Juridiquement parlant, dans la République d’aujourd’hui, le terme de minorité ne s’applique qu’aux trois communautés non musulmanes reconnues comme telles par le traité de Lausanne : les minorités grecque orthodoxe, arménienne et juive. Ainsi leurs droits sont garantis par un traité international qui s’ajoute aux garanties accordées à tous les citoyens par l’ordre constitutionnel du pays.

Maître Bourguet demande la signification du terme "Turcs de montagne".

Le Professeur Soysal - Je sais bien que ce terme circule à l’étranger pour ridiculiser l’attitude républicaine à l’égard des citoyens appartenant aux diverses ethnies. En Turquie, comme en France, la citoyenneté turque est une catégorie juridique, et non pas ethnique ou raciale. Elle n’a rien à faire avec l’origine ethnique, et l’origine ethnique n’implique aucune conséquence juridique. Le terme auquel se réfère Maître Bourguet n’est jamais employé en Turquie, mais il est parfois cité dans les ouvrages étrangers, par dérision. Il se peut qu’il ait été aussi employé au début de la République pour effacer la trace des hostilités ethniques, ce qui ne peut qu’être un effort louable. Mais ce terme n’est pas monnaie courante dans la Turquie d’aujourd’hui.

Maître Bourguet, en se référant à la discussion sur le nombre des victimes de 1915, déclare que la réduction de ce nombre n’est pas la preuve d’un non-lieu pour le crime en question, le fait d’avoir échappe à la mort ne prouvant pas que le génocide ou la tentative de génocide n’a pas eu lieu.

Le Professeur Soysal - La réduction ou l’augmentation du nombre des victimes ne change rien à la nature du crime, si le crime existe. C’est pourquoi, tout au long de mon exposé, j’ai évité de parler de nombres. Ce que j’ai essayé de démontrer, c’est l’absence d’une intention de destruction humaine, en tout ou en partie, émanant des responsables de l’Etat ottoman et visant l’ethnie arménienne. C’est l’essentiel du problème. Sans l’existence d’une telle intention, admettre l’existence d’une tragédie humaine mutuellement vécue ne signifie pas l’admission d’un génocide.

Maître Bourguet demande la raison pour laquelle la Turquie continue à ne pas admettre le "génocide" et il veut s’informer sur la différence qui existe, aux yeux des Turcs, entre le concept de génocide et celui de massacre, surtout du point de vue des conséquences juridiques.

Le Professeur Soysal - D’abord, une précision, puisque le droit demande avant tout des concepts bien précis : ce que j’oppose au concept de "génocide des Arméniens par les Turcs" n’est pas le concept de "massacre des Arméniens par les Turcs". Non, l’opposition est entre, d’un côté, "le génocide des Arméniens par les Turcs" et de l’autre côté, "le drame vécu ensemble par les deux communautés à une époque bien précise de l’histoire et qui consiste en rebellions, émeutes, représailles, actes de vengeance et tueries mutuelles". S’il fallait parler avec des chiffres, je pourrais aussi citer le nombre de deux millions et demi de Turcs qui ont péri pendant la même période de la fin du dix-neuvième siècle jusqu’au lendemain de la première guerre mondiale, dont une grande partie ont trouvé la mort dans les événements d’Anatolie de l’Est. Je ne nie rien. Je constate les faits historiques et je note l’absence d’une intention de détruire une ethnie parce qu’elle est cette ethnie. Admettre le génocide dans ces circonstances revient à admettre une contre-vérité. C’est aussi admettre un affront, une insulte au peuple turc dont le passé est plein d’exemples de tolérance et de bienveillance envers les autres communautés religieuses. C’est une insulte à une nation qui, aujourd’hui encore, désire continuer cette coexistence pacifique avec la communauté arménienne sur son territoire, dans une République unitaire. C’est admettre aussi les conséquences d’une propagande unilatérale et la persistance d’une hostilité entre les deux peuples. Nous ne nourrissons aucune haine collective contre les Arméniens. Admettre l’existence d’un génocide, c’est admettre la nécessité d’une demande de pardon collectif devant l’histoire, une histoire sans tache à cet égard pour le peuple turc, même aux époques où le reste du monde était déchiré par des querelles religieuses. C’est aussi admettre les revendications territoriales sur le patrimoine de la République turque actuelle. L’Anatolie a été le berceau de plusieurs civilisations et de plusieurs peuples dans le passé. Aujourd’hui elle appartient aux Turcs, à la République turque. Parce que le génocide est un crime imprescriptible, les jeunes terroristes arméniens de nos jours se reconnaissent le droit de punir cette République et ses citoyens. L’humanité ne peut pas accepter une telle conception de châtiment et de vengeance. Les événements en question ont eu lieu il y a soixante-dix ans et il est vain de fouiller ces pages d’histoire afin de recréer de nouvelles animosités mutuelles. Reconnaître l’existence de ces pages est le devoir moral de tout historien et même de tout homme de conscience, mais interpréter ces pages d’une façon unilatérale et accuser un seul des peuples en question est une attitude que la conscience collective de l’humanité entière ne peut accepter.

Maître Bourguet lit le texte d’un télégramme attribue à Talât Pacha, Ministre de l’Intérieur du gouvernement ottoman en 1915, demande si ce texte qui, selon lui, témoigne de l’existence d’un génocide, est authentique et aimerait avoir des explications à ce sujet.

Le Professeur Soysal - Ce télégramme est un faux. Ce qu’on imprime aujourd’hui dans plusieurs livres de propagande est la photo d’une photo et l’original n’existe pas. Parce que l’original était un faux fabriqué par un certain Andonian qui a publié un livre au temps du jugement de Tehlirian, l’assassin de Talât Pacha, à Berlin, en 1921. Le Tribunal de Berlin n’a jamais accepté l’authenticité de ce texte, ni celle d’autres documents publiés dans le livre. Mais la publication a influencé l’opinion publique et l’assassin fut acquitté. Ces documents, qui sont supposés avoir été vendus à M. Andonian par un petit fonctionnaire de l’administration ottomane, contiennent des notes "signées" par le préfet d’Alep dont la signature, d’après les archives ottomanes, était en vérité tout à fait différente. Il y a aussi des erreurs de date, résultant du fait que le fabriquant des faux n’était pas très versé dans la conversion des calendriers julien et grégorien. Je ne suis pas historien, je le répète, mais je dois signaler que d’autres erreurs relatives au système de chiffre employé pour les dépêches, à l’en-tête des documents ottomans et à d’autres petits détails ont été minutieusement démontrées et publiées par les historiens turcs. De sorte que ces documents ont perdu toute la valeur qu’on leur attribuait et sont devenus l’exemple même des efforts de falsification perpétués dans l’espoir de déformer l’histoire pour des causes politiques.

Maître Bourguet demande pourquoi, du côté turc, les archives ottomanes ne sont pas ouvertes à l’usage des étrangers pour justement faire échouer de tels efforts et il souligne le refus des autorités turques de soumettre les documents relatifs à la question arménienne à l’examen du Tribunal Permanent des Peuples qui s’est réuni à Paris en avril 1984 pour passer un jugement sur le même problème.

Le Professeur Soysal - Les archives ottomanes sont ouvertes, dans la mesure où leur classification et leur conservation le permettent, à l’usage des savants de toute nationalité et de bonne volonté. Il est bien évident que des précautions sont nécessaires pour sauvegarder l’héritage du passé, surtout quand il s’agit d’une question aussi discutée. L’étude des archives ottomanes, qui contiennent des millions de documents, dans une langue et une écriture difficiles, demande une expertise extraordinaire. Ce qui en a été publié par le nombre restreint d’experts turcs de la question arménienne a déjà prouvé juste le contraire de ce qui a été propagé pendant longtemps. La Turquie a donc tout intérêt, contrairement à ce que l’on pense, à ouvrir les archives ottomanes à l’étude des milieux d’érudition. Quant au Tribunal Permanent des Peuples, je crois que les autorités turques sont prêtes à envoyer les documents officiellement requis par les tribunaux légalement constitués. Par exemple, cette Cour d’Assises peut demander l’envoi d’un document ou d’un avis officiel et cette demande sera certainement satisfaite avec promptitude. Mais comme le Tribunal Permanent des Peuples est un tribunal d’opinion, constitué par des individus à titre privé, quelles que soient leurs compétences intellectuelles, je pense que les autorités turques se sont abstenues d’entrer en contact officiel avec une telle organisation qui, à leurs yeux, risquait de servir d’instrument de propagande pour la cause arménienne.

Maître Zavarian, se référant aux huit siècles de coexistence pacifique entre le peuple turc et les Arméniens et aux caractéristiques de la communauté arménienne décrites par le Professeur Soysal, essaie d’opposer ce qu’il appelle : le côté "paysan" des Turcs au "sens artistique" des Arméniens et d’en tirer certaines conséquences pour l’analyse du problème.

Le Professeur Soysal - Je n’ai pas fait de comparaison en louant les qualités du peuple arménien. Si par une telle tentative d’analyse, on veut dire que le Turc, moins raffiné que son voisin Arménien, serait plus poussé à des actes de violence, il y a là une insinuation que je rejette avec indignation. Je ne peux pas permettre qu’on insulte mon peuple.

Maître Zavarian demande alors ce que signifie la date du 24 avril 1915 pour les Turcs.

Le Professeur Soysal - Tout d’abord, permettez-moi, Monsieur le Président, de préciser ce que signifie cette date pour les défenseurs de la cause arménienne. Pour eux c’est la date du commencement du "génocide", donc une date qu’il faut commémorer tous les ans. Ils désirent que tous les peuples se souviennent de cette date parce qu’elle marque le début d’une série de crimes contre l’humanité. En réalité, que s’est-il exactement passé à cette date ? C’est le jour où le Gouvernement ottoman a donné l’ordre d’arrêter les dirigeants des comités révolutionnaires arméniens et de les traduire devant les tribunaux militaires pour acte de trahison.

Maître Zavarian, précisant que 650 intellectuels arméniens, écrivains, poètes, médecins, avocats, savants, prêtres et hommes politiques avaient été emprisonnés à cette date à Constantinople, puis déportés et assassinés, demande si ce n’est pas là une preuve de génocide.

Le Professeur Soysal - D’abord, ce n’est pas Constantinople, mais Istanbul, nom que les Turcs ont toujours donné à cette ville. Ensuite, les intellectuels arméniens n’ont pas été arrêtés parce qu’ils étaient des intellectuels ou des arméniens, mais simplement parce qu’ils étaient des dirigeants de comités qui avaient donne un ordre de révolte et de collaboration avec l’armée russe à la population arménienne des provinces de l’Est. Pour le gouvernement d’un pays en guerre, faisant face à une menace d’invasion, agir de façon différente eut été impensable. Ces dirigeants n’ont pas été assassines mais simplement transférés à l’intérieur du pays, dans les provinces de l’Anatolie centrale. Que certains d’entre eux aient été juges et aient paye de leur vie une trahison intolérable en temps de guerre ne constitue certainement pas la preuve d’un génocide.

Maître Zavarian demande les lieux où furent transférées les populations arméniennes des provinces de l’Est.

Le Professeur Soysal - Ce livre jaune auquel vous vous référez souvent tout au long de ce procès et qui, sous le titre de "Le Crime de Silence", contient tous les rapports soumis au "Tribunal Permanent des Peuples", je l’ai aussi, dans ma poche. Vous y trouverez, à la page 6 ou 8, une carte où sont indiqués, par des flèches, les itinéraires suivis par les convois d’Arméniens déplacés. Il faut remarquer que ce déplacement a eu lieu à l’intérieur des frontières de l’Etat, vers le sud-est d’un même pays. Il ne s’agit donc pas d’une déportation dans le sens que ce mot a acquis au cours de la deuxième guerre mondiale.

Maître Zavarian remarque que les Allemands non plus n’utilisaient pas le mot "déportation" tout en déportant des millions de Juifs pour les exterminer.

Le Professeur Soysal - Je vois bien ce qui est visé par cette remarque. Le scénario des procès précédents se répète ici aussi. Je suis sûr que le prochain pas sera de mentionner la fameuse phrase attribuée à Hitler au début de la deuxième guerre mondiale : "Après tout, qui se souvient aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ?" Or, il a été démontré par la suite, surtout par un chercheur américain, Heath Lowry, qu’Hitler n’a jamais prononcé cette phrase qu’un journaliste anglais lui avait attribuée. Et les documents acceptés par le Tribunal de Nuremberg ne contiennent pas une telle phrase. Le seul témoignage où on y fait allusion n’a pas été accepté comme document de bonne foi par ce tribunal international. Il est à remarquer qu’il y a un effort continuel de propagande arménienne dans ce sens afin de mobiliser l’opinion publique juive du monde contre la Turquie et de provoquer une condamnation universelle en mettant les Turcs et Hitler dans le même panier.

Maître Zavarian fait allusion à la demande de pardon officiel que l’Etat Fédéral allemand a faite au nom du peuple allemand et a l’effet positif de ce geste sur les relations entre l’Allemagne et Israël.

Le Professeur Soysal - Voilà encore un exemple qui montre bien le but ultime de la cause arménienne et de ses terroristes : forcer les gouvernements turcs à accepter l’existence d’un soi-disant "génocide" et, partant de là, les obliger à payer des indemnités à une entité arménienne fictive comme ce fut le cas entre l’Allemagne et l’Etat d’lsraël. C’est une pure fantaisie, et aucune violence, aucune terreur au monde ne nous fera demander pardon pour un crime qui n’a pas été commis. Israël n’est pas un bon exemple dans ce cas et le parallèle n’est pas acceptable. Mais en parler sérieusement et pousser les diverses communautés arméniennes du monde dans la voie d’un rêve irréalisable, ce n’est pas une attitude très honnête envers le peuple arménien.

Maître Zavarian, apres avoir lu un extrait du journal "Le Monde" où une dépêche d’Ankara mentionne une phrase du Premier Ministre Turgut Özal sur la nécessite d’une nouvelle attitude dans l’affaire arménienne, demande si l’on peut parler d’un changement de la politique officielle turque en ce qui concerne la responsabilité du "génocide". Il trouve que le Professeur Soysal, en tant que juriste spécialiste de ces questions et ayant certainement défendu plusieurs fois le Gouvernement turc devant de telles instances, doit être en position de répondre à une telle question.

Le Professeur Soysal - Cette remarque me rappelle la fameuse fable de La Fontaine : "Le corbeau et le renard". Par des tournures astucieuses, on veut me faire tomber de la bouche des mots qui relèveraient d’une mission officielle et qui me feraient apparaître comme un porte-parole du gouvernement. Je ne suis le porte-parole de personne. Je parle ici en tant qu’universitaire et journaliste et c’est la première fois que je témoigne dans un procès de terroristes arméniens. Ce que le Premier Ministre a pu dire sur le sujet ne m’engage en rien. Il a d’ailleurs fait d’autres remarques par la suite. Ce que je dis personnellement, en ma qualité de témoin d’autorité devant ce tribunal, est bien clair : je dis qu’il faut accepter l’histoire telle qu’elle est, restituer les faits tels qu’ils ont été vécus mutuellement par les deux peuples et que nous, Turcs, nous n’avons rien à craindre d’un tel affrontement, puisque l’accusation d’un "génocide" prémédité et organisé dans le but de détruire l’ethnie arménienne ne résiste pas à l’analyse des faits historiques. Jusqu’à présent, la République turque a préféré ne pas parler de ces faits dans l’espoir d’oublier le passé et de restaurer la paix et l’harmonie sur la terre anatolienne et dans ses relations avec ses voisins. C’est ainsi que dans nos écoles, nous avons choisi l’oubli et le silence tant au sujet des souffrances infligées au peuple turc par les Arméniens ou les Grecs que pour les tragédies humaines que tous ces peuples ont vécues ensemble. Ce silence turc a duré soixante-dix ans. Mais les autres ont parlé, en déformant l’histoire, en créant une autre image de vérité historique où nous apparaissons en coupables. Cette image, basée sur les récits d’une seule des parties et les interprétations des milieux hostiles aux Turcs, a fait du chemin et, bien que boiteuse, est allée jusqu’à la contre-vérité. Maintenant il faut restituer la vérité. On nous a forcés à parler, et nous parlerons.

Maître Zavarian veut s’informer sur les causes des événements des 6 et 7 septembre 1955 au cours desquels les minorités chrétiennes d’Istanbul ont subi certains dommages matériels à la suite de manifestations anti-grecques à propos de l’affaire de Chypre.

Le Professeur Soysal - Monsieur le Président, je crois pouvoir saisir l’arrière-pensée qui se cache derrière cette question. La défense a l’air de vouloir dire que le Turc, c’est le barbare, le bourreau ; il détruit, il tue. Cette description insinuante et avilissante ne correspond pas du tout à la réalité d’un peuple qui peut se vanter d’avoir une des civilisations les plus tolérantes de l’histoire. Les événements comme ceux de septembre 1955 à Istanbul sont fréquents dans le monde contemporain déchiré par les conflits internationaux et par leurs répercussions sur les scènes nationales. Mais isoler un seul fait et en déduire des conséquences pour accuser un seul peuple trahit une mauvaise volonté nourrie de haines historiques. Mais la fraternité des hommes ne sera jamais une réalité si l’on continue ainsi à semer la haine parmi les peuples.

Merci, Monsieur le Président, de m’avoir donné l’occasion de parler. Cela n’arrive pas souvent.


DEPOSITION DE MONSIEUR SINA AKSIN, MAITRE DE CONFERENCES A L’UNlVERSITE D’ANKARA

Monsieur le Président,

En qualité d’historien, je vais tenter de vous expliquer l’histoire de la question arménienne jusqu’en 1918. Dans la période qui a suivi la première guerre mondiale, cette question a été réglée en vertu de divers traités signés entre la Turquie et l’Arménie, l’Union soviétique et enfin les Puissances européennes (Traité de Lausanne). Pour des raisons dont l’analyse se révèle relativement complexe, elle a resurgi à partir de 1974. Cette renaissance de la question arménienne s’est manifestée sous deux formes. On a assisté, d’une part, au lancement d’une campagne de propagande intense, qui a trouvé un terrain particulièrement favorable dans certains pays et, de I’autre, à une vague de terrorisme sanglant dirigée contre des ressortissants et des organismes turcs. Il est curieux d’observer que l’assassinat de diplomates turcs ait pu constituer dans certains pays un grand succès de propagande en faveur de la cause arménienne. En dépit de ce succès de la propagande arménienne, qui a fait naître ou a réveillé des préjugés anti-turcs dans les pays en question, il apparaît nécessaire que ceux qui prétendent au sérieux et à l’objectivité écoutent le point de vue des Turcs.

Tout au long de I’histoire de l’Empire ottoman, les Arméniens ont, avec les Grecs, constitué la bourgeoisie anatolienne. Les Arméniens occupaient une place prépondérante dans I’artisanat et le commerce, Spécialement dans I’est et le sud-est de l’Anatolie. Beaucoup d’entre eux aussi étaient fermiers. Leur exemption du service militaire constituait pour eux un avantage appréciable. A partir de la rébellion grecque (1821), ils ont aussi occupé une position sans cesse croissante au sein de la bureaucratie ottomane. Plus d’une douzaine d’Arméniens ont occupé des postes ministériels dans différents cabinets durant le dernier siècle de l’Empire ottoman.

Les Musulmans et les Arméniens ont vécu en harmonie pendant de longs siècles. Toutefois, en insufflant des sentiments nationalistes aux Arméniens, on les a rendus mécontents de leur sort. Il semble que les espoirs d’indépendance arménienne ont grandi pendant la guerre russo-ottomane de 1877-78 puisque le Traité de Berlin, qui a ramené la paix, demandait qu’il soit procédé à des réformes dans les régions peuplées d’Arméniens et que le gouvernement ottoman fasse rapport aux Grandes Puissances au sujet de leur situation.

En 1887, l’organisation Hentchak fut fondée et en 1890, ce fut au tour de l’organisation Dachnak. il s’agissait d’organisations révolutionnaires se livrant au terrorisme contre les Turcs et les Arméniens, forçant ainsi ces derniers à les soutenir. Elles souhaitaient, a l’instar d’autres organisations, provoquer l’enchaînement d’événements suivant : une rébellion sanglante faisant de nombreuses victimes musulmanes suivie de représailles sanglantes de la majorité musulmane provoquant beaucoup de morts parmi les Arméniens ; entraînant une rumeur de "massacre arménien" en Europe ; l’intervention des Puissances ; l’autonomie et, ultérieurement, l’indépendance. Cette stratégie comportait toutefois un point dangereusement faible : les Arméniens n’étaient majoritaires nulle part, même pas en Anatolie orientale, où ils étaient le plus nombreux mais où, selon des sources occidentales, ils ne constituaient en moyenne que 15 % de la population. il est clair que, dans ces conditions, la stratégie des organisations arméniennes comportait de grands risques, qu’elles n’étaient apparemment disposées à assumer que parce qu’elles voyaient en l’Empire ottoman celui que, l’on décrivait alors comme l’"homme malade de l’Europe". il y a eu à partir de 1889 une douzaine de rebellions arméniennes meurtrières d’importance majeure, dont je vous épargnerai l’énumération.

La révolution constitutionnelle de 1908 amena, le rétablissement du régime parlementaire dans l’Empire. Le Parti Union et Progrès, qui arriva au pouvoir, crut que le rétablissement de La démocratie parlementaire donnerait un nouveau souffle à l’Empire et réconcilierait les Arméniens avec le pouvoir ottoman. Le gouvernement entreprit une série de réformes qui firent progresser l’Empire ottoman dans la voie de la modernisation. On assiste toutefois en 1909 à des incidents à Adana, dont les responsables furent traités avec une grande sévérité par le gouvernement constitutionnel.
Ensuite, les communautés arméniennes se tiennent tranquilles et semblent satisfaites du régime constitutionnel, cependant que leurs dirigeants politiques avaient des contacts personnels avec les leaders du Parti Union et Progrès. Cette situation dura jusqu’en 1914.

Mais l’éclatement de la première guerre mondiale (août 1914) fit renaître l’espoir d’indépendance des Arméniens. Pour ceux qui s’étaient préparés pendant des années à la révolte armée ou s’étaient déjà engagés dans la lutte, la guerre mondiale semblait constituer une occasion en or .

L’Empire ottoman décréta la mobilisation générale le 3 août 1914 et entra en guerre au mois de novembre de la même année. Dès la fin du mois d’août, les Arméniens de Zeitoun étaient en état de révolte. Les soldats arméniens commencèrent à déserter l’armée ottomane en masse pour rejoindre les Russes et s’organisèrent en bandes se livrant à des opérations de guérilla de part et d’autre du front. Beaucoup de ces bandes de déserteurs étaient de caractère strictement local et bénéficiaient du soutien de la population arménienne. Elles coupaient les lignes télégraphiques et attaquaient aussi des villages et de petites villes laissés sans défense par le départ des hommes pour le front.

Dans la province de Van, la révolte, qui avait commencé sporadiquement en mars, devint généralisée le 7 avril 1915. L’armée ottomane livrait à l’époque bataille à l’armée russe à l’est de Van. La division mobile de gendarmerie de Van, qui aurait pu prendre part à cette bataille, fut retenue par la révolte arménienne. La bataille de Dilman prit fin le ler mai 1915 par la défaite de l’armée ottomane, cependant que la révolte continuait de plus belle. Lorsque les forces ottomanes se retirèrent de Van le 17 mai, les Arméniens incendièrent les quartiers musulmans de la ville.

Il apparaît clairement que les Arméniens d’Anatolie avaient dans l’ensemble choisi de se rallier à l’ennemi en période de guerre et que nombre d’entre eux avaient effectivement pris les armes aux côtés de l’ennemi. Ce fait n’est pas contesté par certaines sources arméniennes de premier plan. il est tout aussi clair qu’aucun gouvernement ne peut prendre de telles actions à la légère. Une loi promulguée le 27 mai 1915 autorisa l’armée à évacuer les Arméniens de la zone des conflits. Les populations évacuées devaient être acheminées vers l’Irak et la Syrie et réinstallées dans ces deux provinces ottomanes. Ce transfert de population ne visait pas tous les Arméniens. Les familles de ceux qui servaient loyalement dans l’armée ottomane, les prêtres, les médecins, les pharmaciens, et les Arméniens catholiques et protestants ne furent pas évacués. Un nombre important de fonctionnaires arméniens conservèrent leurs postes dans l’administration ottomane.

On procéda à l’évacuation, au cours de laquelle un certain nombre d’Arméniens perdirent malheureusement la vie. Ceci est du aux conditions tout a fait primitives qui prévalaient en Anatolie orientale (il n’y avait pas de chemin de fer et les routes étaient du genre le plus primitif) et qui provoquèrent des famines, des épidémies et l’épuisement des populations évacuées. Certains périrent par suite d’attaques de bandes de pillards ou de musulmans assoiffés de vengeance. Les mesures prises par le gouvernement pour garantir la sécurité des personnes évacuées et pour punir les responsables de ces excès eurent sans nul doute un effet. Sans elles, on peut présumer qu’un nombre encore plus important de personnes auraient trouvé la mort et n’auraient pu émigrer par la suite vers la Syrie, le Liban, la France, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, etc...

Le nombre des personnes décédées durant les opérations d’évacuation est un sujet de controverse. La mort d’une seule personne est en soi une tragédie. Mais la propagande arménienne se préoccupe à ce point de faire état de chiffres fantastiquement exagérés qu’il est impossible de ne pas aborder ce sujet. La machine de propagande de l’Entente, qui qualifiait les Allemands de "Huns" et s’efforçait de leur attribuer toutes sortes d’horreurs, ne s’est pas fait faute de s’emparer de la question arménienne. On a prétendu pendant la guerre qu’entre cinq cent et six cent mille Arméniens avaient péri au cours de l’évacuation. Toutefois, dans une lettre adressée au Ministre français des affaires étrangères Pichon le 30 novembre 1918, Boghos Noubar Pacha, président de la délégation nationale arménienne à la Conférence de paix de Paris, a (après avoir déclaré que les Arméniens avaient eu la qualité de belligérants dès le début de la guerre) fourni certaines données démographiques qui permettent d’estimer le nombre des victimes à entre deux cent et trois cent mille. Mais par la suite, ces chiffres ont été grossis au point d’atteindre un million et demi, voire deux millions. il s’agit là de chiffres extraordinaires, puisqu’une étude démographique du professeur américain J. McCarthy montre que la population arménienne totale des départements anatoliens était en 1912 de 1.500.000 personnes, en ce compris les Arméniens de villes comme Izmir, qui n’ont pas été évacuées. De nombreuses sources arméniennes ont admis le chiffre de 1.500.000 morts comme s’il s’agissait d’une vérité sacro-sainte. Pour avoir estimé le nombre de morts à 200.000, un professeur d’histoire de l’Université de Californie a subi toutes sortes d’attaques et a même du à un moment donna se cacher en vue d’assurer sa sécurité personnelle.

Les conditions décrites ci-dessus étaient dans une très large mesure la conséquence du sous-développement et de la guerre. Elles n’étaient nullement le propre de la communauté arménienne. Les autres citoyens de l’Empire, en ont souffert autant qu’elle. D’après les estimations du professeur McCarthy, entre 1914 et 1922, quelque deux millions et demi de musulmans d’Anatolie, soit 18 % de la population anatolienne totale, ont péri pour diverses causes (Muslims and Minorities) . Mais les sources arméniennes ne s’intéressent malheureusement qu’aux victimes arméniennes. Je suis pour ma part tenté de considérer qu’un tel comportement n’est pas exempt de racisme.


DEPOSITION DE MONSIEUR HASAN KÖNI, MAITRE DE CONFERENCES A L’UNIVERSITE GAZI, A ANKARA

Monsieur le Président,

Je vais tenter de vous donner un bref aperçu des événements qui se sont produits entre 1918 et 1923.

Les arméniens du Caucase, qui faisaient jusqu’alors partie de la Russie tsariste, ont profité de la révolution soviétique pour proclamer le 28 mai 1918 à Erevan une République arménienne. Cette république, contrôlée par le Comité Dachnak, a signé avec le gouvernement ottoman le 4 juin 1918 le Traité de Batoum, qui mettait fin aux revendications arméniennes sur le territoire turc et semblait donc régler le problème. Mais la capitulation du gouvernement ottoman à la fin de la première guerre mondiale et la démobilisation de son armée suite à l’armistice de Moudros du 30 octobre 1918 ont eu pour effet de ranimer les ambitions arméniennes. Alors qu’une grande partie du territoire turc était occupée par les armées française et britannique, les Arméniens se livrèrent a des attaques dans l’est du pays dans le but de liquider la population musulmane locale. Le 28 mai 1919, date anniversaire de sa fondation, la République arménienne déclara avoir annexé l’Anatolie orientale. Entre-temps, la guerre d’indépendance turque commençait à germer sous la direction de Mustafa Kemal Pacha, le fondateur de la Turquie moderne.

A l’automne 1919, le Président américain Wilson envoya une commission d’enquête en Anatolie orientale en vue d’étudier les exigences arméniennes et de, rechercher une solution. Le rapport de cette commission, présidée par le Général James Harbord, concluait que les Arméniens étaient loin de constituer une majorité quelconque dans les territoires qu’ils revendiquaient. Sur la base de ce rapport, Ie Congrès américain a rejeté en avril 1920 une proposition visant à placer l’Anatolie sous mandat américain pour permettre aux Arméniens de créer un Etat dans sa partie orientale.

Le Traite de Sèvres tant attendu par les Arméniens fut signé le 10 août 1920. ll prévoyait la reconnaissance d’un Etat arménien sur une partie du territoire turc. Ce traité, imposé au gouvernement d’lstanbul, n’a été ratifié ni par l’Assemblée d’lstanbul, ni par celle que Mustafa Kemal Pacha avait constituée à Ankara. Dans le but d’en assurer l’application sur le terrain, les Arméniens multiplièrent leurs attaques contre les régions frontalières et se mirent à massacrer les populations civiles. L’armée turque réagit à ces attaques et la guerre, entamée le 28 septembre 1920, se solda par la défaite de l’armée arménienne et la signature du Traité d’Alexandropol le 3 décembre 1920. Ce traité fixait les nouvelles frontières et tenait les dispositions du Traité de Sèvres pour nulles et non avenues. Les Arméniens renonçaient ainsi à toute revendication territoriale vis-à-vis de la Turquie.

Peu après ces événements, l’Armée rouge entra à Erivan et y établit une République arménienne soviétique. La révolte du 18 février 1921 redonna le contrôle du pays aux Dachnaks et, jeu du destin, le nouveau gouvernement arménien envoya une délégation à Ankara dans le but de solliciter l’aide turque contre les Bolchéviques. Toutefois, le gouvernement Dachnak ne survécut pas longtemps et les soviétiques reprirent le contrôle d’Erivan.

Le 26 mars 1921 la Turquie signa avec l’Union soviétique le Traité de Moscou, qui fixait définitivement la frontière entre les deux pays. Le 13 octobre 1921 ce fut le tour du Traité de Kars, signé entre la Turquie et l’Arménie soviétique. Ce dernier confirmait le tracé de la frontière commune et considérait le Traité de Sèvres comme nul et non avenu.

Un autre front s’est ouvert avec l’occupation du sud-est de la Turquie par l’armée française. La légion arménienne accompagnant les forces françaises entreprit de ravager des villages et de massacrer des Turcs. La résistance turque, d’abord locale, se transforma en résistance organisée et, à la suite de plusieurs batailles remportées par les forces turques en Anatolie, l’armée française dut quitter la région en vertu du Traité d’Ankara signé le 20 octobre 1921 entre la Turquie et la France. Celle-ci fit évacuer en même temps les troupes et les populations arméniennes.

La guerre d’indépendance prit fin avec la victoire définitive des forces turques sur les forces d’occupation grecques sur le front de l’ouest. Les pourparlers de paix furent entamés à Lausanne en novembre 1922, et le Traité de Lausanne, auquel la France faisait partie, fut signé le 24 juillet 1923. Ce traité, qui a enseveli celui de Sèvres dans les pages de l’histoire et fixé les frontières turques actuelles, ne contient aucune disposition relative aux Arméniens en dehors des articles 37 à 44, qui traitent des minorités, religieuses. L’article 31 accordait quant à lui aux personnes vivant dans des pays détachés de la Turquie et qui avaient acquis automatiquement la nationalité de ces pays un délai de deux ans pour obtenir la nationalité turque. Conformément à cette disposition, les Arméniens résidant dans les territoires détachés avaient le droit et la faculté de revenir en Turquie.

En résumé, la question arménienne est définitivement réglée sur le plan du droit international. Les frontières de la Turquie ont été reconnues par trois gouvernements arméniens successifs, soit deux dachnaks et un soviétique. Ni les Arméniens, ni qui que ce soit d’autre, n’ont plus aujourd’hui le droit de formuler des exigences quelconques envers la Turquie. Les prétentions des extrémistes arméniens sont et resteront éternellement vouées à l’échec.


DEPOSITION DE MONSIEUR AVEDIS SIMON HACINLIYAN, MAITRE DE CONFERENCES A L’UNIVERSITE DU BOSPHORE A ISTANBUL

Monsieur le Président,

Je suis un citoyen turc d’origine arménienne. J’ai accepté de comparaître devant votre Cour avec la conscience en paix, non pas dans le but de me mettre en avant, mais afin de décrire ma vie en tant que citoyen turc d’origine arménienne. Je vous prie de bien vouloir m’excuser du fait que je serai contraint de vanter mes propres mérites. Je ne puis faire autrement dès lors que je souhaite vous dépeindre correctement le mode de vie actuel des Arméniens de Turquie, citoyens égaux aux autres citoyens de ce pays devant la loi et qui ne subissent aucune espèce de discrimination. J’exerce les fonctions de maître de conférences de physique à l’Université du Bosphore à Istanbul. Je suis né à Istanbul en 1944 et j’ai fait mes études primaires, secondaires et universitaires en Turquie. Apres avoir obtenu mon diplôme universitaire, j’ai bénéficié d’une, bourse en vue d’effectuer des études complémentaires à l’Université de Chicago. J’ai achevé mon doctorat en physique le 17 décembre 1971 et suis retourné en Turquie de mon plein gré, bien que j’eusse la possibilité de trouver du travail à l’étranger grâce à ma formation.

J’ai tout d’abord été nommé assistant de physique à l’Université technique du Moyen-Orient à Ankara. J’ai accompli mon service militaire de 1973 a 1975 (je tiens à rappeler à la Cour que c’était l’époque de la crise de Chypre) en tant qu’officier de réserve au Département de Recherche et de Développement du Ministère de la Défense, division sensible où j’avais accès à des documents confidentiels. Il y avait dans ce département trois autres officiers de réserve faisant partie de minorités non musulmanes, à savoir un Arménien et deux Israélites. Après avoir achevé mon service militaire, j’ai repris mon travail à l’Université. J’exerce mes fonctions actuelles à l’Université du Bosphore à Istanbul depuis 1977.

Je n’ai été soumis à aucune forme de discrimination en raison de mon origine arménienne, mise en évidence par mon nom de famille, que ce soit durant mon enfance et mes études ou au cours de ma carrière universitaire. J’ai exactement le même statut professionnel que mes camarades d’université de confession musulmane, j’exerce les mêmes fonctions et jouis des mêmes droits et privilèges qu’eux. Je n’ai pas non plus constaté une quelconque discrimination sociale, la plupart de mes amis sont des Turcs musulmans et ils me traitent en camarade, comme ils le feraient de n’importe lequel de leurs amis musulmans. Je n’ai pas davantage observé une réaction à mon égard ou envers les autres Arméniens en raison de la récente vague d’incidents tragiques, ni même suite à la regrettable présence de deux citoyens turcs d’origine arménienne parmi les auteurs suspectés de la tragédie d’Orly qui fait l’objet de ce procès. Mes étudiants à l’université eux-mêmes ont continué à me témoigner un respect absolu.

Je suis sûr que la plupart d’entre vous ont des enfants et qu’ils attachent une grande importance à leur éducation. Le professeur auquel les enfants sont confiés joue un rôle important sur le développement de leur intelligence et de leur personnalité. Il s’agit là d’un problème dont les gouvernements sont spécialement conscients, à la fois parce qu’ils sont responsables de l’éducation des jeunes envers leurs parents et parce que c’est la formation des générations qui seront appelées à diriger le pays un jour qui est en cause. Et lorsqu’il s’agit de formation universitaire, l’importance du problème se trouve encore accrue par le fait qu’on a affaire à des individus dont le rôle et la place. dans la société seront de premier plan.

Le fait que le Gouvernement turc m’a reconnu le droit d’enseigner à la jeunesse turque, et ce au niveau de sa formation universitaire, constitue peut-être la meilleure preuve de ce qu’il ne pratique aucune discrimination à l’endroit des citoyens d’origine arménienne. Il y a de surcroît dans ma propre université 19 autres enseignants et 2 membres du personnel administratif non musulmans. Les enseignants sont répartis entre 10 départements distincts, et l’un d’entre eux est vice-président du Département d’Electrotechnique. En ce qui concerne les autres universités, je sais que celles d’lstanbul, d’Ankara (Université technique du Moyen-Orient) et d’Edirne (Université de Thrace) occupent des enseignants non musulmans.

Je voudrais citer certains des mandats administratifs qui m’ont été confiés au cours de ma carrière :

- membre d’une commission chargée de réorganiser le fichier du personnel de l’Université

- Président par interim du Département d’informatique

- Membre d’une commission consultative spéciale sur les données informatiques de l’Office national du Plan, un organisme directement attaché à la présidence du Conseil.

J’ai également donné des cours ou dirigé des séminaires dans une série d’institutions universitaires situées en dehors d’Istanbul : l’Université technique de la Mer Noire à Trabzon, l’Université de Kocaeli, l’Université de Çukurova à Adana et l’Université de Thrace à Edirne. J’ai reçu de plusieurs de mes supérieurs hiérarchiques des témoignages d’appréciation et d’amitié et des lettres de remerciements. Je pourrais en soumettre certains à votre Cour. Je voudrais mentionner tout spécialement le prix d’encouragement aux jeunes chercheurs qui m’a été décerné par le Conseil turc de la Recherche scientifique et technique.

En ma qualité de membre, de la communauté arménienne d’Istanbul, je suis libre d’assister aux services religieux lorsque je le souhaite. Nous avons à Istanbul plus de trente églises, qui sont toutes en fonction et où les services sont organisés librement. Les cérémonies telles que les baptêmes, les mariages, les funérailles et les inhumations ont lieu dans le respect de nos traditions. Nous avons plus de vingt écoles qui dispensent des cours depuis le jardin d’enfants jusqu’à la fin des études secondaires. Mes deux filles étudient dans des écoles arméniennes. Les cours d’arménien et de religion (chrétienne) ainsi que ceux de mathématiques et de sciences y sont donnés en arménien par des professeurs d’origine arménienne. Notre hôpital a fêté récemment son 150ème anniversaire. Nous avons également deux orphelinats et un home pour personnes âgées. Toutes ces institutions sociales sont gérées par des fondations, elles-mêmes administrées par des conseils d’administration composés de citoyens d’origine arménienne élus par leurs pairs.

En ce qui concerne les manifestations culturelles, elles consistent notamment en représentations théâtrales en arménien et en spectacles de musique et de folklore. Le gouverneur d’Istanbul a récemment honoré de sa présence une représentation du groupe folklorique arménien Maral. La radio d’Etat turque diffuse des oeuvres de compositeurs arméniens, tant dans ses programmes de musique classique (Khatchatourian) que de musique turque (Nerses Efendi, Tatyos Efendi, Bimenchen, Astik Agha).

L’année dernière, l’Orchestre symphonique d’Etat d’Ankara a interprété la suite Gayaneh. Une exposition de tableaux d’un peintre d’origine arménienne vient de s’ouvrir. Une soprano, d’origine arménienne est l’une des premières cantatrices de l’Opéra d’Istanbul. Nous avons deux quotidiens arméniens, dont l’un vient de fêter son soixante-quinzième anniversaire, et dont l’autre s’apprête à célébrer le quarante-cinquième. Nous avons également quelques magazines. dont la revue de théâtre et de culture Kulis, qui est peut-être la plus ancienne publication du genre en arménien. Les citoyens d’origine arménienne de confession catholique romaine pratiquent eux aussi librement leurs activités religieuses et gèrent leurs propres écoles, hôpitaux et églises sous le couvert de fondations.

Sur le plan économique, la communauté arménienne est plus aisée que la moyenne des habitants d’Istanbul et de la Turquie dans son ensemble. Les dirigeants de la communauté arménienne, y compris Sa Sainteté le Patriarche d’Istanbul, ont souligné à de nombreuses reprises dans des communiqués de presse diffusés tant en Turquie qu’à l’étranger le fait que les membres de cette communauté vivent confortablement en tant que citoyens à part entière de la République, de Turquie.

Les Arméniens ont été un des premiers peuples à adopter la foi chrétienne. Les principes chrétiens s’opposent radicalement à ce que l’on tue, frappe, entretienne des sentiments de haine ou aspire à se venger. Au contraire le christianisme repose sur l’amour fraternel et la coopération mutuelle. Nous devons obéissance à ces principes, faute de quoi l’église ne serait qu’un bâtiment où l’on vient s’asseoir, se lever et chanter .

La communauté arménienne d’Istanbul a considéré, en tant que communauté profondément chrétienne, comme un devoir de conscience de manifester sa désapprobation et sa vive douleur devant les actes répétés de violence et de terreur. Le but essentiel de ma présence aujourd’hui est de vous faire part des sentiments de fraternité, de respect mutuel et d’amour qui caractérisent les relations entre tous les citoyens turcs, quelle que soit leur appartenance religieuse, et d’exprimer ma profonde douleur devant ces manifestations inhumaines et non chrétiennes de violence et de terreur. Au nom du genre humain, je souhaite que l’atmosphère de compréhension mutuelle, de coopération et de fraternité qui règne en Turquie aujourd’hui puisse s’étendre de manière durable au reste du monde. En formulant ce voeu, je pense exprimer non seulement ma propre pensée et celle de tous les citoyens turcs, indépendamment de leur race et de leur religion, mais également sans doute celle de tous les hommes de bon sens.

Me Vergès : Pourquoi le témoin ne s’est-il pas exprimé en arménien ?

M. Hacinliyan : Je n’ai pas honte de parler en arménien. Mais comme je donne des cours en anglais à l’université, je n’ai me semble-t-il aucune difficulté a m’exprimer dans cette langue.

Me Vergès : A l’époque où vous étiez aux Etats Unis, des contacts avec les Arméniens ?

M. Hacinliyan : Bien sûr. J’allais à l’église là où j’habitais.

Me Vergès : Ces Arméniens vous ont-ils expliqué pourquoi ils avaient émigré aux Etats-Unis ?

M. Hacinliyan : Je ne suis pas historien. Je suis un homme de science, et je me demande en quoi ia présence d’Arméniens aux Etats-Unis vous surprend. Pour autant que je sache, il y a aussi un nombre appréciable d’émigrés français aux Etats-Unis.

Me Zavarian : Pourquoi le témoin ne s’est-il pas exprimé en turc ?

M. Hacinliyan : J’ai déjà répondu a une question similaire.


DEPOSITION DE MONSIEUR TÜRKKAYA ATAÖV PROFESSEUR A L’UNIVERSITE D’ANKARA

Les tribunaux chargés de rendre des décisions basées sur une appréciation de la "question arménienne" ont, au même titre que tous ceux qui se penchent sur cette question, en parlent ou écrivent à ce sujet, pour lourde tâche de faire la part entre la vérité et la fable, d’opérer une distinction entre, d’une part, les événements réels étayés par des documents authentiques et, de l’autre, le produit des préjugés religieux et nationaux et de la propagande de guerre. Ce que l’on a coutume d’appeler "la question arménienne" a été déformé par une série de faux documents et de publications propagandistes. Les soi-disant "télégrammes" attribués à Talat Pacha, le Ministre l’Intérieur du Gouvernement ottoman en 1915, constituent la plus énorme de ces falsifications. En 1920, une des années les plus pénibles de toute l’histoire turque, un écrivain arménien du nom d’Aram Andonian a publié simultanément à Paris, à Londres et à Boston respectivement en français, en anglais et en arménien, trois livres dans lesquels soit il se réfère à des "documents" qu’il attribue Talat Pacha, soit il publie des fac-similés de ces 48 a 50 soi-disant documents. Nous, chercheurs turcs, avons étudié ces "documents" et avons déterminé que les écrits d’Andonian n’étaient pas seulement faux sur un, deux ou trois points, mais constituaient un véritable scandale par l’étendue des falsifications sur lesquelles ils reposent. Ces conclusions ont été publiées. Je souhaiterais soumettre certaines de ces publications a la Cour.

Le President : Ces recherches ont-elles déjà été publiées, ou avez-vous l’intention de les publier ?

Professeur Ataöv : Elles l’ont été, et pas seulement en turc, cette publication existe en arménien, en français, en anglais, en allemand, en néerlandais, en arabe et en iranien. J’ai le plaisir de vous soumettre un exemplaire de mon propre ouvrage, qui résume les conclusions auxquelles nous avons abouti. Bien que la première de ces publications remonte à il y a environ un an, elle n’a jusqu’à présent pas fait l’objet de critiques. Nous nous basons sur des documents réels alors qu’Andonian se livre à de la falsification pure. C’est au point que l’on est en droit de considérer cette affaire comme "une des plus grandes falsifications de documents du siècle".

Andonian est resté en défaut de produire les originaux des "documents" auxquels il se réfère pour la simple et bonne raison qu’ils sont inexistants. C’est lui et son entourage qui ont fabriqué ces soi-disant "télégrammes" en vue de leur publication. Dans une lettre qu’il a "écrite le 26 juillet 1937 à une arménienne de Genève, Marie Terzian, Andonian affirme les avoir "perdus". Peut-on concevoir qu’il ait perdu ces "documents" revêtant pour lui pareille importance ? Certains milieux croient, à tort, que le tribunal allemand chargé de juger Tehlirian, l’assassin de Talat Pacha, en 1921, aurait vu ces "documents" et les aurait acceptés en tant qu’éléments probants, En réalité, l’avocat de Tehlirian, Von Gordon, lui-même a du renoncer à demander au tribunal la reconnaissance de l’authenticité de ces "documents", et le Procureur allemand a déclaré au tribunal qu’il existait d’autres exemples de cas où des "documents" revêtus de la signature de personnes haut placées s’étaient révélés par la suite être des faux. Mais il y a plus : à l’époque où l’on recherchait de tous côtés des preuves contre les dirigeants ottomans exilés à Malte à la fin de la première guerre mondiale, on n’a accordé aucune importance aux soi-disant "télégrammes" d’Andonian. Ceux qui avaient remporté la victoire savaient qu’il s’agissait de faux. Est-ce aujourd’hui, 64 ans plus tard, que l’on doit se mettre à accorder crédit à des documents dont la fausseté était déjà connue à l’époque ?

Aucun des "documents" ordonnant le génocide n’a d’ailleurs été écrit de la main de Talat Pacha ou signé par lui. C’est indirectement qu’Andonian s’efforce de faire apparaître la "responsabilité" de Talat Pacha, par exemple par le biais des "notes" et des "signatures" du Gouvemeur d’Alep, Mustafa Abdülhalik. Andonian affirme que l’"authenticité" de ces "documents" a été attestée par l’Association arménienne d’Alep. Etant donne qu’Alep était à cette date sous occupation anglaise, et devait ensuite passer aux Français, on se demande pourquoi Andonian n’a pas inclus des Anglais et des Français dans la "commission d’experts" chargée de vérifier cette "authenticité". N’avait-on pas là précisement Ies preuves tant recherchées par les puissances victorieuses ? Est-il concevable qu’Andonian et son entourage, s’ils avaient réellement eu de telles preuves en leur possession, aient laissé échapper l’occasion de s’en servir ? Mais en réalité, les originaux des "télégrammes" de Talat Pacha n’existent pas. D’ailleurs, Andonian reconnaît dans sa lettre du 26 juillet 1937 précitée que ses ouvrages "ne constituent pas une étude historique, mais une oeuvre de propagande" , même si d’autres gens les ont utilisés "librement et comme ils l’entendaient". Cet aveu d’Andonian ébranle sérieusement la crédibilité de ses ouvrages et des soi-disant "documents" auxquels ils se réfèrent.

Andonian déclare avoir obtenu ces "documents" d’un certain Naim Bey. Mais, dans une attestation signée par lui, Andonian affirme avoir acheté les documents à Naim Bey, tandis que selon un autre écrit, Naim Bey les lui aurait spontanément remis. Laquelle de ces deux affirmations faut-il croire ? A moins qu’il ne s’agisse de mensonges dans les deux cas ? Et tout d’abord, ce Naim Bey a-t-il vraiment existé ? Les chercheurs turcs n’ont pas trouvé trace dans les archives ottomanes de la nomination d’une personne de ce nom à Alep. Peut-être ce Naim Bey n’a-t-il pas réellement existé. Ou alors, c’était un fonctionnaire tout à fait subalterne, dont on se demande comment il aurait pu entrer en possession d’un tel nombre de "documents" ultra secrets d’importance majeure.

Venons-en à l’analyse de ces soi-disant "documents" d’Andonian : ils fourmillent d’erreurs de contradictions et de lacunes, tant en ce qui concerne leur forme que leur contenu. Une partie des faux sont rédigés sur du papier ligné, que l’administration ottomane n’a jamais utilisé, une autre sur des feuilles blanches dépourvues d’en-tête officiel. Ces papiers diffèrent de ceux que l’administration ottomane a utilisés pendant 600 ans. Pour autant qu’on puisse en juger au vu des fac-similés imprimés, certains d’entre eux sont du type qui était utilisé dans des établissements scolaires étrangers et des bureaux de poste d’Alep et des environs. Les codes utilisés par Andonian ne correspondent pas aux codes que nous avons retrouvés dans nos archives, et ont apparemment été inventés par lui. J’aimerais soumettre à la Cour un exemple de faux document codé fabriqué par l’auteur arménien.

L’ampleur de la falsification apparaît encore plus nettement si l’on se met à analyser les dates et les références chaotiques indiquées par Andonian. Sa mauvaise connaissance du système de conversion entre le calendrier julien et le calendrier grégorien a fait commettre à Andonian une série de gaffes qui le trahissent. Le premier "document" déjà contient un ordre de déplacement d’une grande partie des arméniens d’Anatolie orientale dont la date est postérieure de neuf mois à celle du début effectif des transferts de population. Il est évident que si Andonian s’était rendu compte de son erreur, il aurait attribué à ce "document" une date bien antérieure.

Andonian oublie par ailleurs généralement de tenir compte des 13 jours à ajouter pour adapter les dates en fonction du calendrier grégorien. il néglige aussi le fait que jusqu’en 1917, le début de l’année civile dans l’Empire ottoman était fixé au ler mars, de sorte que c’est à cette date que recommençait la numérotation annuelle des documents officiels. Tout ceci provoque des erreurs de dates allant parfois jusqu’à une année et une numérotation fantaisiste et a pour conséquence que les soi-disant "documents" ne correspondent absolument pas à l’ordre chronologique et numérique des archives ottomanes. Le "document" qui, selon sa date, suit immédiatement celui qui porte le numéro 502, par exemple, porte le numéro 1181 à cause de l’attribution de dates et de numéros fantaisistes, on trouve dans nos archives sous les références indiquées des documents, réels ceux-ci relatifs par exemple au creusement de nouveaux puits artésiens dans le désert du Sinai ou à la condition des cheminots.

La signature présentée comme étant celle du Gouverneur d’Alep Mustafa Abdülhalik ne correspond d’ailleurs pas à celle qui figure dans nos archives et sur les anciens billets de banque, turcs. Certains "documents" signés, à en croire Andonian, par Mustafa Abdülhalik portent même une date antérieure à celle de sa nomination en tant que Gouverneur d’Alep soit, selon les archives ottomanes, le 10 octobre 1915. Comment aurait-il pu signer des documents officiels avant même d’avoir été nommé à cette fonction ? On constate également d’importantes différences entre les textes anglais et français : certains mots sont différents, des phrases et des paragraphes sont inversés des expressions sont remplacées par d’autres. Le turc utilisé contient des fautes de vocabulaire et de syntaxe et fourmille d’expressions que jamais un responsable ottoman n’aurait employées.

Nous savons que les "documents" d’Andonian sont des faux. Il faut que tout le monde le sache, et tout le monde le saura ! Mais oublions à présent ces faux documents pour nous intéresser aux vrais, qui figurent dans nos archives et qui donnent des événements une vision singulièrement différente. Contrairement aux "documents" qu’Andonian a rendus célèbres, les nôtres existent tous en original et nous sommes en mesure de montrer ces originaux à ceux que cela intéresse, Mais les originaux des "documents" d’Andonian, où sont-ils ? Les documents en notre possession établissent qu’il n’a jamais été question de déplacer les Arméniens catholiques et protestants, ni ceux habitant certaines régions ou exerçant certaines professions, ni leurs familles. Une série de documents datant de 1914 et de 1915 ordonnent la construction de nouvelles églises et écoles arméniennes. Nous avons même trouvé un ordre de construction d’une nouvelle église arménienne en Anatolie orientale signé par le Premier Ministre ottoman de l’époque qui porte la date du 5 avril 1915, soit 19 jours avant Le fameux 24 avril 1915. Je l’ai apporté ici et souhaiterais le soumettre a la Cour. Serait-il concevable qu’un Etat qui s’apprête à ordonner un génocide fasse entamer au profit du peuple visé des travaux de longue durée et y affecte des fonds, et ceci en pleine période de guerre ? A l’opposé des "documents" qu’Andonian a fabriqués et attribués à Talat Pacha, ceux auxquels je me réfère sont authentiques et reposent dans nos archives. Nous sommes prêts à les produire alors que, je le répète on se demande en vain où sont les originaux des faux "documents" d’Andonian.

Cela n’a pas empêché un nombre important d ’auteurs arméniens et étrangers de se servir de ces "documents" au même titre que s’ils étaient authentiques. L’ouvrage d’Yves Ternon et Gerard Chaliand Le génocide des arméniens, par exemple, déclare à la page 136 que, si ces "documents" étaient authentiques. Ils revêtraient une importance considérable. Voila comment s’explique leur authenticité ! Yves Ternon, Gérard Chaliand, l’avocat des accuses Me Vergès, leurs amis et ceux qui partagent leurs vues sont-ils en mesure de produire les originaux des "documents" d’Andonian ? Peuvent-ils démontrer qu’ils ont bien été rédigés sur le papier et en se servant du code en usage dans l’administration ottomane ? Ou encore prétendent-ils qu’il n’est pas nécessaire d’ajouter 13 jours pour passer du calendrier julien au calendrier grégorien et que ce n’est pas le 1er mars que débutait l’année civile ottomane ? A moins qu’Yves Ternon, Gerard Chaliand, Me Vergès et consorts ne disposent d’un document ottoman authentique qui prouverait que la date de la nomination de Mustafa, Abdülhalik en tant que Gouverneur d’Alep est antérieure au 10 octobre 1915 ? Ou alors s’estiment-ils en droit de prétendre que c’est le système de code inventé par Andonian, et non ceux qui figurent dans nos archives, que les Ottomans utilisaient ? Lorsque nous affirmons que, eu égard à sa date, un "document" portant le numéro 8l9 devrait en réalité porter le numéro 9 ou un numéro voisin, quelles pièces ont-ils à nous opposer qui les rendent si sûrs d’eux-mêmes qu’ils continuent à invoquer à tout bout de champ les "télégrammes de Talat Pacha" ? Et quand nous faisons observer que le turc utilisé par Andonian est incorrect, Yves Ternon, Gerard Chaliand, Me Vergès et consorts oseraient-ils affirmer qu ’ils connaissent mieux le turc que nous ?

Il devrait être clair à présent que les "documents" que l’on a cherché à attribuer à Talat Pacha sont des faux !

Le Président : Je ne dis pas ceci pour vous empêcher de poursuivre. Mais il est près de midi. Si vous en avez encore pour longtemps, je devrai suspendre l’audience. Combien de temps pensez vous que votre intervention durera encore ?

Professeur Ataöv : Encore quarante-cinq minutes, je pense.

Le Président : C’est beaucoup.

Professeur Ataöv : Andonian a publie ses faux "documents" en 1920. Cela fait soixante-quatre ans que nous attendons de pouvoir expliquer la vérité. C’est à votre tour d’avoir un peu de patience.

Le Président : Dans ces conditions, je suspends l’audience.

* * *

Le Président : Poursuivez, je vous prie.

Professeur Ataöv : il y a encore d’autres falsifications à propos des événements de 1915. Le fait que l’on inclut dans les victimes du soi-disant "génocide" un grand nombre d’Arméniens décédés des suites de guerres conventionnelles et de guerres civiles et à cause des conditions climatiques et des épidémies en constitue un exemple. Entre 1914 et 1922, les Arméniens ont pris part à diverses guerres, batailles et luttes armées :
(a) ils ont entrepris des actions de rébellion armée immédiatement en deçà des lignes ottomanes sur le front oriental. Je voudrais soumettre à la Cour une de mes recherches publiées, qui établit, sur base des archives ottomanes, que les arméniens ont reçu des armes de diverses provenances étrangères, fait qui est d’ailleurs confirmé par des sources françaises et anglaises.
(b) Les arméniens ont constitué des unités luttant aux côtés de la Russie tsariste, contre laquelle leur propre pays, l’Empire ottoman, faisait La guerre, et se sont livrés a des opérations de guérilla au profit de celui qui était alors notre ennemi. Ceci aussi est attesté par des documents.
(c) Apres la révolution bolchevique, il y a eu des combats armés entre les arméniens et les Turcs, restés face à face en Anatolie orientale.
(d) Par réaction contre la révolution bolchevique, les arméniens se sont mêlés à divers conflits opposant les populations du Caucase, qui ont pris des allures de guerres civile
(e) La proclamation en 1918 d’une République arménienne indépendante a été suivie d’une guerre entre la Turquie et ce nouvel Etat. Dans un livre qu’il a publié à la fin de sa vie, Hovanes Katchaznoui le premier Premier Ministre d’Arménie, a reconnu que ce sont les arméniens qui avaient attaqué les Turcs.
(f) L’Arménie a été en guerre avec la Géorgie ;
(g) ainsi qu’avec l’Azerbaïdjan.
(h) La République arménienne indépendante a entrepris de massacrer les Turcs (sous l’appellation de Tartares) vivant sur son territoire.
(i) Après l’installation du pouvoir bolchévique en Arménie, des heurts sanglants se sont produits entre Bolcheviques et Dachnaks.
(j) Les arméniens sont alliés aux Français pour s’attaquer aux Turcs en Anatolie méridionale également. il existe des documents français, turcs et arméniens à ce sujet.
(k) Enfin, les arméniens ont aussi constitué des forces irrégulières en vue d’aider les Grecs dans le cadre de guerre la gréco turque qui fait partie de ce que les Turcs qualifient de "guerre de libération nationale" de 1919-1922. Lors de tous ces conflits, les arméniens ont non seulement versé le sang de leurs ennemis mais aussi, par la force des choses, subi eux-mêmes de lourdes pertes. il ne fait aucun doute que ces onze conflits qui se sont déroulés l’espace de huit ans seulement (de 1914 a 1922) ont fait de nombreuses victimes parmi les arméniens, et que l’on n’est pas en droit d’inclure celles-ci dans le compte du soi-disant "génocide".

En outre, ce même Talat Pacha, sans se soucier du fait que les Etats-Unis et l’Empire ottoman étaient dans des camps opposé durant la première guerre mondiale, a autorisé les Américains à fournir des vivres et des vêtements aux arméniens, et même à instruire, et a par là même sauvé la vie a des milliers d’ Arméniens à une période ou des milliers de Turcs mouraient en raison de disette entraînée par la guerre. Il n’y a probablement dans l’histoire pas d’autre exemple d’une autorisation de ce genre donnée à un Etat du camp adverse, et encore moins par rapport à une minorité l’on est accusé d’avoir voulu exterminer.

Indépendamment même de la guerre, on ne peut pas ignorer les conditions climatiques rigoureuses régnant en Anatolie orientales ni négliger leur impact sur le nombre des morts, qui a été considérable. Une armée turque de 90.000 soldats a été décimée par le froid l’espace de quelques jours. Lorsqu’en 1920 les Français se sont retirés de Maras, ville du sud de l’Anatolie, 5.000 arméniens l’ont quittée avec eux. Selon une étude de Georges Boudière publiée dans la revue Turcica (Paris, 1978), de 2.000 à 3.000 d’entre eux sont décédés à cause des rigueurs du climat. Faut-il en déduire que, lors de cet événement les Français auraient commis un "génocide" contre les Arméniens ?

Le nombre des victimes d’épidémies est peut-être supérieur à celui des victimes de la guerre. 0n ne peut certainement pas négliger l’effet des épidémies. Hafiz Hakki Pacha, Commandant des troupes turques sur le front oriental (et en même temps parent du sultan, le Feld marechal Von der Golz, Commandant des forces turques en Irak, et le Général Meade, Commandant de l’armée britannique en Irak, sont morts du typhus. Ceci montre que même les officiers les plus importants ont succombé aux épidémies.

La chute de l’Empire ottoman à la fin de la première guerre mondiale a entraîné l’occupation progressive de tout son territoire par des forces étrangères. A cette époque, les gouvernements britannique et français ont entrepris de rechercher des éléments leur permettant de mettre les dirigeants turcs en accusation. Tous les membres du cabinet ottoman dei 1915, sauf les quelques ministres qui étaient parvenus à s’enfuir, ont été arrêtés et exilés à Malte, qui était alors une possession de la Couronne britannique. Mais en dépit de toutes les recherches, on n’est pas parvenu à trouver de "preuves" contre eux. On n’a à l’époque prêté attention ni aux soi-disant "documents" d’Andonian, ni aux rapports rédigés entre 1913 et 1916 par l’Ambassadeur des Etats-Unis à Istanbul Morgenthau. La Grande-Bretagne a demandé aux Etats-Unis, pays qui, tout en étant dans le camp opposé à la Turquie, n’avait pas été physiquement en guerre avec elle, si ses archives ne contenaient pas des documents, permettant de mettre les responsables ottomans en accusation. Les Etats-Unis ont répondu officiellement par des lettres du 1er juin et du 23 juillet 1921 que les archives américaines ne contenaient aucun document susceptible d’être invoqué devant un tribunal sérieux. Sur quoi les exilés de Malte, ont été relâchés, et pas un seul n’a été ni inquiété, ni jugé, ou condamné à une peine quelconque. Si un aussi grand nombre de personnes avaient vraiment été massacrées, comme on le prétend, aurait-il été concevable qu’on les relâche tous sans exercer de poursuites contre un seul d’entre eux ?

Les soi-disant "télégrammes" de Talât Pacha ne sont pas les seuls faux relatifs à la "question arménienne". Il en existe un autre, qui consiste en une "déclaration" attribuée à Hitler. Le dictateur allemand aurait prétendument déclaré à ses généraux réunis secrètement à Obersalzberg le 22 août 1939, soit une semaine avant l’invasion de la Pologne : "J’ai donné ordre aux escadrons de la mort d’exterminer tous les Polonais, hommes et femmes, jeunes et vieux... De toute manière, qui se souvient encore des Arméniens ?" Bien que ces paroles aient été citées dans des centaines de publications, il n’existe aucun document prouvant qu’Hitler les aurait vraiment prononcées. Au contraire, elles ne figurent dans aucun des documents se rapportant au discours fait par Hitler à cette date qui ont été soumis au Tribunal de Nuremberg, ni dans ceux que le Tribunal a considérés comme exacts (numérotés USA-29 et USA-30), ni dans la première version (numérotée USA-28) qu’il a écartée. Aucune des trois versions du discours d’Hitler ne contient l’allusion aux arméniens évoquée ci-dessus. L’histoire s’écrit sur base de documents fiables et non en se basant sur des tracts distribués dans la rue. Une recherche faite par un professeur américain démontre qu’Hitler n’a pas prononcé la phrase en question. En outre, j’ai effectué moi-même une recherche à ce sujet, dont je puis soumettre un exemplaire à la Cour. Il en ressort à I’évidence qu’Hitler n’a pas fait la déclaration qu’on lui attribue et qu’il s’agit d’un faux.

Cela n’empêche pas le professeur Richard G. Hovannisian, un auteur américain d’origine arménienne, d’affirmer que les paroles en question figurent dans les procès-verbaux du Tribunal de Nuremberg. Cette attitude est un scandale ! Les dossiers de Nuremberg prouvent exactement le contraire, à savoir qu’Hitler n’a pas prononcé cette phrase. Certains arméniens essaient apparemment de détourner la sensibilité existant à l’égard de la question juive à leur propre profit. Cette tentative de greffer sur le génocide de six millions de Juifs innocents des événements totalement différents, auxquels se mêlent des préjugés religieux et nationaux et de la propagande de guerre, constitue tout d’abord une injustice envers les Juifs. Le peuple juif a vécu une tragédie, il a été victime d’une véritable tentative de génocide. Mais elle constitue également une injustice envers les Turcs. L’Empire ottoman et la Turquie moderne se sont distingués tout au long de l’histoire par leur noble tradition d’accueil du peuple juif. On en trouve l’exemple le plus caractéristique dans l’accueil réservé en 1492 aux Juifs fuyant l’Inquisition. La Turquie républicaine a fait preuve de la même bienveillance à l’égard des Juifs fuyant les persécutions.

En revanche, il est impossible d’en dire autant de l’attitude des arméniens envers les Juifs. Mon but ici est uniquement de démontrer la fausseté de la soi-disant "déclaration" d’Hitler. Mais je ne puis m’empêcher de signaler qu’il existe des documents prouvant que certains arméniens ont massacré des Juifs pendant l’Empire ottoman et que d’autres les ont suivis dans cette voie sur une encore plus large échelle à l’époque hitlérienne. Je suis en mesure de produire ces documents à la Cour. Le quotidien Hairenik a publié les 19, 20 et 21 août 1936 une série de trois articles décrivant les Juifs comme "un mal toxique et chronique" et saluant la dictature d’Hitler comme "salvatrice". Il s’agit là d’un point de vue fasciste, raciste et antisémite, L’auteur anglais Christopher Walker, qui a siégé à la session du "Tribunal Permanent des Peuples" qui s’est réunie à Paris il y a environ huit mois, signale à la page 357 de son livre Armenia : the survival of a nation (Arménie : la survie d’une nation), que les arméniens avaient formé des unités organisées pour se battre aux côtés des Nazis, qu’ils publiaient un bulletin hebdomadaire et se servaient de la Radio de Berlin et qu’ils avaient constitué un gouvernement dans le même cadre. Je suis également à même de fournir des documents attestant ces faits.

Une troisième falsification réside dans une soi-disant "déclaration" attribuée à Mustafa Kemal Atatürk, aux termes de laquelle le fondateur de la Turquie moderne aurait reconnu l’existence d’un génocide et la responsabilité de l’Empire ottoman à ce sujet. J’ai publié à ce propos un opuscule, en deux versions étrangères, que je puis fournir a la Cour. Je ne m’étendrai donc pas sur cette question. Mon étude démontre que Mustafa Kemal Atatürk n’a pas prononcé cette déclaration et révèle l’origine de cette fausse imputation. La même conclusion figure dans un article paru sous la signature de James Tashjian dans le numéro d’automne 1982 de la revue arménienne de Boston The Armenian Review. L’article en question est d’ailleurs intitulé "Une "déclaration" attribuée par erreur à Mustafa Kemal".

A côté de la diffusion de faux documents, on observe que certains auteurs étrangers, sous le couvert d’une relation prétendument objective des faits historiques, ont publié des ouvrages de propagande. L’Empire ottoman a participé à la première guerre mondiale dans le camp opposé aux Français. Ceci explique l’existence de ces ouvrages, qui devaient servir d’outils de propagande pendant la guerre. Le bureau de propagande Masterman, crée par le Foreign Office, a diffusé près de 17 millions de livres et de brochures destinés à accroître les chances de victoire. Grâce a eux, le lecteur recevait des informations, sans se rendre compte de ce qu’on l’obligeait à penser d’une certaine manière. Par la suite, ce type de matériel de propagande a été critiqué même par des Occidentaux, qui ont souligné qu’il ne reflétait pas la réalité. Il en est ainsi notamment au regard de la question arménienne. La vision subjective des événements qui a été présentée a été critiquée dès 1916 par l’auteur anglais C.F. Dixon-Johnson, dans son livre The Armenians (Les arméniens). Cet auteur étranger signale que la présentation unilatérale faite des événements de 1915 est destinée à peser sur les attitudes d’après-guerre.

Un des instruments majeurs de la propagande de guerre britannique est le Blue Book (Livre bleu). Le jeune Arnold Toynbee, qui a collaboré à cet ouvrage, a reconnu dans un memorandum du 26 septembre 1919 avoir agi conformément aux ordres reçus. Il a avoué plus tard, dans The Western question in Greece and Turkey (La question occidentale en Grèce et en Turquie) que le Blue Book avait été un ouvrage de "propagande de guerre" (p. 50). En vue de leur conférer un cachet officiel, les ouvrages de propagande étaient revêtus de la signature du Secrétaire au Foreign Office de l’époque, le Vicomte Grey. Mal informé en général selon ses biographes, celui-ci était un ignare en ce qui concerne la question arménienne. Lord Bryce aussi était un propagandiste. Un autre écrivain britannique l’a accusé d’avoir "un style à la Dr. Goebbels."

Me Vergès : Il est intolérable de mentionner côte à côte les noms de Lord Bryce et du Dr. Goebbels.

Professeur Ataöv : Ce n’est pas moi qui ai dit ça, c’est une comparaison faite par l’ecrivain anglais Philip Knightly.

Le Procureur : Hier, on a parlé de Lord Bryce sur un autre ton, aujourd’hui on en parle sur ce ton-ci. Nous devons être objectifs. Continuez, je vous prie.

Le Président : Continuez.

Professeur Ataöv : L’Ambassadeur des Etats-Unis à Istanbul en 1915, Henry Morgenthau, a lui aussi écrit un livre sur la question arménienne. En tant que représentant de la diplomatie américaine, c’est-à-dire d’un pays qui figurait à l’époque dans le camp ennemi, il avait un intérêt officiel au démembrement de l’Empire ottoman, qui se doublait d’un intérêt personnel. Il se comportait en raciste, et puisait ses informations à des sources secondaires, ou aux dires de son interprète en chef arménien. Les rapports des deux ambassadeurs américains qui l’ont suivi en Turquie, Abram Elkus et l’Amiral Bristol, sont d’une toute autre teneur. La Bibliothèque du Congrès américain abrite les quelque 33.000 dossiers de l’Amiral Bristol. Pourquoi ne prête-t-on pas attention à ces documents, pourquoi ne les publie-t-on pas ? L’auteur arménien Boyajian écrit par exemple que lorsqu’ils ont repris la ville de Kars a la fin de 1920, les Turcs, ont massacré 10.000 civils arméniens. L’auteur anglais Christopher Walker, se basant sur le journal Komunist publié par les arméniens soviétiques à Bakou, écrit quant à lui que 6.000 civils arméniens ont été tués par les Turcs. Mais le rapport d’un Américain, un certain Dr. Mac Callum, signale que 80.000 civils arméniens ont été exterminés lors de la reprise de Kars. L’Amiral Bristol, après s’être fait un devoir de consulter toutes les sources d’information disponibles, indique que les rapports arméniens sont "tout a fait inexacts". Je puis produire ce document également. ll y a parmi les dossiers de l’Amiral Bristol une vingtaine de rapports indiquant que les Turcs n’ont pas commis de massacre, par exemple des rapports signés Fox, Dunn et White. Mais les auteurs arméniens et certains étrangers qui partagent leurs vues, soit ne consultent pas ces sources, soit, comme le fait par exemple M. Housepian, s’en servent mais en écartant délibérément les documents qui ne sont pas conformes à leur thèse.

Le président : Pourriez-vous à présent résumer votre intervention ?

Professeur Ataöv : Les relations turco-arméniennes, qui comportent des siècles d’amitié et de fraternité, ont vu leurs dernières années obscurcies par des falsifications et de la propagande de guerre. ll est nécessaire de faire la part entre la vérité et la fable.

Le président : Quelqu’un souhaite-t-il poser une question ?

Me Vergès : Je me contenterai de poser une seule question, relative à l’éditorial paru au Monde du 20 février 1985, sous le titre "Déclin du terrorisme arménien ?". L’auteur de cet article, demande : "Pourquoi la Turquie s’obstine-t-elle à nier l’histoire ?" Ma question est la même.

Le Président : Il a déjà été répondu à cette question.

Professeur Ataöv : Est-ce que l’auteur de cet article ou Me Vergès sont en mesure, soit maintenant, soit ultérieurement, de nous opposer et de nous produire un seul document étayant leurs affirmations ? L’histoire ne s’écrit pas à coup de faux documents et de propagande entièrement subjective.


PLAIDOIRIE DE MAITRE JEAN LOYRETTE

Monsieur le président, Mesdames, Messieurs les Jurés,

J’ai l’honneur de me présenter devant vous pour vingt parties civiles qui ont été plus ou moins grièvement blessées ainsi que pour la Turkish Airlines.

Pour éviter des répétitions inutiles, mes confrères, Me de Poix et Me de Thezillat, et moi-même, nous nous sommes partagés la tâche. Ils ont développé devant vous les faits, les preuves qui nous permettent de conclure a la culpabilité des accusés.

Mon propos sera plus général, et il tendra à replacer cet attentat dans un cadre plus vaste qui concerne à la fois l’activité des organisations terroristes arméniennes, et le terrorisme international.

Quand, il y a hélas bien longtemps, j’étais étudiant aux sciences politiques, nous appréhendions d’être interrogés sur ce qu’on appelle en histoire diplomatique : la question d’Orient. Sa complexité, ses obscurités, la variété des influences étrangères, les conflits entre les différentes minorités, tous ces éléments nous déroutaient.

Je dois avouer que tout ce que j’ai entendu au cours de ce procès m’a confirmé que mes appréhensions de jeunesse n’étaient pas vaines.

La question arménienne, chapitre de la question d’Orient, suscite les passions et divise les esprits.

Certes, ce n’est point le lieu de faire un exposé d’histoire diplomatique, mais comment, après tout ce que nous avons entendu, traiter le sujet par le silence, alors qu’il constitue, vous l’avez tous ressenti, la toile de fond du présent débat.

J’essaierai en premier lieu d’écrire la typologie du terrorisme arménien, sa genèse, son évolution, son éclatement en différents groupes qui s’excommunient les uns les autres. Quelles ont été à l’origine les causes de ce terrorisme ? Est-ce le souvenir des souffrances subies pendant la grande guerre ? Est-ce la volonté de reconstituer une nation, un Etat arménien ? Est-ce les deux à la fois ? Ou au contraire, le soi-disant génocide n’est-il qu’un alibi ?

Dans un second temps, je tenterai de vous démontrer qu’au fil des années, le terrorisme qui visait avant tout l’Etat Turc, ses populations et ses fonctionnaires, a changé de dimension, a transporté ses activités criminelles dans les pays occidentaux, en un mot, qu’il est devenu partie du terrorisme international dont notre pays est, hélas, aujourd’hui le théâtre. Dans la recherche de cette vérité historique qui reste si souvent cette, "errante inconnue" dont parle Pascal, je m’y emploierai avec modération et sérénité, dussé-je ne pas sacrifier à la mode des plaidoiries de rupture, comme on dit aujourd’hui.


PREMIERE PARTIE

LE TERRORISME ARMENIEN

CHAPITRE I

LA TYPOLOGIE DU TERRORISME ARMENIEN

L’acte terroriste se situe au confluent de l’individu et de l’histoire. ll s’agit pour l’homme de peser sur le cours des événements en mettant en oeuvre des moyens qui ne s’exercent pas dans le cadre légal, en s’arrogeant le droit de vie ou de mort sur ses contemporains.

La Société des Nations avait tenté, dans la "Convention pour la prévention et la répression du terrorisme" signée à Genève en 1937, de donner une définition.

Selon elle, les "actes de terrorisme", s’entendaient des faits criminels dirigés contre un Etat et dont le but était de provoquer la terreur chez des personnalités déterminées, des groupes de personnes ou dans le public.

La motivation est le premier élément à prendre en considération. L’acte terroriste vise à infléchir l’action de l’Etat, à modifier les relations d’autorité et l’exercice du pouvoir. Dans le cas que vous avez à juger, les accusés avaient, d’après leurs dires, pour objectif d’influencer la position du gouvernement français en faveur des revendications arméniennes. Nous verrons si cela est vrai, ou si, au contraire, dans le cadre du terrorisme international ils ne poursuivent pas un objectif plus vaste : déstabiliser les démocraties occidentales, l’objectif arménien devenant un alibi.

Les terroristes peuvent être n’importe qui, venir de cent pays, défendre cent causes, ils n’en ont pas moins des caractéristiques générales et les accusés d’aujourd’hui n’y échappent pas.

Avant tout, le terroriste est un acteur. Les règles du jeu qu’il suit sont simples : frapper une victime, pour fragiliser l’Etat, tenter de le désintégrer afin de changer la société. Il croit donc à "la violence accoucheuse de l’histoire". Cette violence pour lui est juste. Un idéal qu’il croit si élevé le conduit à accepter le martyr, mais lui donne aussi un sentiment d’orgueil, de toute-puissance ; ce sentiment d’une cause absolument juste selon lui, lui donne le droit de donner la mort. Ainsi quand il avoue son forfait, quitte à se rétracter par la suite, Garbidian se pose en martyr : il se sacrifie en faveur de ses camarades, des soldats de l’ASALA dont il est le chef.

Le terroriste est aussi un individu sectaire et rigide. ll est d’un bloc. Même s’il n’est pas fruste, même s’il est intelligent, ce qui est le cas des accusés, il n’admet pas la moindre contradiction, il a épousé la "Cause" avec un C majuscule, et aucun raisonnement, aucune critique, ne le fera dévier de son chemin. "Nul n’est innocent", proclamait un célèbre anarchiste en 1902.

Phénomène psychologique, le terrorisme est aussi un phénomène médias et dans un double sens.

La victime d’un acte terroriste est le messager autant que la cible. La victime porte le message aux véritables destinataires qui sont les témoins les plus nombreux et les plus éloignés possibles. L’exemple type reste la liquidation physique de l’équipe d’Israël aux Jeux Olympiques de Munich en 1972. Des millions de téléspectateurs vécurent, en direct, l’opération grâce à la télévision.

Ce qui importe dans le terrorisme, c’est son impact. Si comme le dit Claire Sterling dans "Le Temps des Assassins", le but d’un attentat est moins de supprimer la victime que de terroriser l’assistance, on conçoit que l’objectif réel soit l’accès aux medias. Vous avez constaté que dans les perquisitions qui ont été faites, dans les agendas qui ont été saisis, les accusés s’intéressent intensément à la réaction des médias. lls cherchent à savoir l’impact qu’a sur la population leur activité criminelle. Le terrorisme est un grand consommateur de symboles.

Frapper les esprits - l’expression est révélatrice - commande de faire appel à toutes les couches du conscient et de l’inconscient. Que l’on examine dans cette perspective les conditions de réalisation des attentats de la Saint Sylvestre en 1973 : l’on aperçoit que le cumul des symboles y est particulièrement présent : attentat dans le TGV, symbole de la réussite technologique d’une société ; attentat à Marseille, ville dont le maire est Ministre de l’Intérieur, chargé de la sécurité des citoyens ; explosions se produisant à la fin de l’année, au moment des rapprochements familiaux : actes commis au moment où le président de la République présente ses voeux aux Français, symboles de l’autorité bafouée.

Dans le cas présent, le symbole c’est de faire sauter en vol un avion des lignes nationales turques, soi-disant chargé de membres des services secrets turcs - explosion qui si elle avait réussie et provoqué la mort de plusieurs dizaines ou centaines de passagers, ne pouvait à l’évidence que terroriser le public.

Dernier élément à prendre en considération : le façonnage des esprits. La libre détermination du citoyen est directement mise en cause par le terrorisme. L’acte terroriste est un acte de violence qui cherche à imposer, dans un Etat de droit, une volonté largement minoritaire aux autorités ou aux détenteurs de la souveraineté, c’est-à-dire aux citoyens.

Il utilise pour cela les effets de surprise et mobilise les réflexes de peur dans une opinion peu préparée à cet effet d’électrochoc.

Telles sont les caractéristiques du terrorisme, et vous en retrouvez aujourd’hui tous les éléments essentiels dans ce qu’il est convenu d’appeler par simplification le terrorisme arménien.

****

Pour juger les accusés, il importe d’analyser la typologie du terrorisme arménien et de décrire sa genèse et son évolution.

Il va de soi qu’il ne saurait être question de faire ici un amalgame quelconque entre quelques individus, quelques groupuscules, qui se mettent sciemment en marge de la loi, et les arméniens en général, et les Français d’origine arménienne qui ont droit à la même protection et à la même considération que tous les citoyens.

Cette population arménienne installée dans notre pays depuis maintenant plus d’un demi-siècle après avoir subi de grandes souffrances, cette diaspora arménienne intégrée à notre peuple, n’a jamais pactisé avec le terrorisme, qu’il fut ciblé ou aveugle. Certes, elle conservé le souvenir plus vivement que d’autres Français des tragiques événements dont La Turquie fut le théâtre pendant la grande guerre. Elle a ses convictions et il ne saurait être question ici de les condamner.

Les notables, et en particulier l’Eglise arménienne, qui comme dans le passé, joue un grand rôle dans la cohésion spirituelle et culturelle de cette communauté, ont toujours condamné avec fermeté ces égarements criminels.

Et même le Mouvement National arménien (MNA), organisation légale qui lutte pour faire reconnaître la responsabilité du gouvernement ottoman dans les événements de 1915, a toujours pris soin de condamner le terrorisme aveugle qui pour tous les gens sensés ne peut que desservir la cause arménienne. Certes cette affirmation mérite d’être nuancée car tout groupe terroriste a une tendance naturelle à se couvrir du manteau de la légalité et il est possible, sinon probable, que dans certaines occasions, il y ait eu entre les groupes terroristes et les mouvements politiques arméniens ce qu’on pourrait appeler pudiquement un phénomène de capillarité.

Les déclarations successives et contradictoires d’un des leaders, Aram Toranian, en sont la preuve. En novembre 1984, il déclarait à un grand magazine français :

"En 1965, les arméniens ont organisé des manifestations pour célébrer le cinquantième anniversaire du génocide. Pendant les dix années suivantes, nous avons intensifié ces campagnes pacifiques. même les journalistes de gauche nous disaient : "Faites quelque chose, et l’on parlera de vous". Nous avons compris que pour briser le mur de l’indifférence et du silence, il n’y a que les armes."

Et puis, dans une déclaration récente, Aram Toranian se lançait dans de subtils distinguos : "Le MNA, disait-il, mène des actions ciblées" contre les Turcs et leurs intérêts et rejette "la violence aveugle comme celle pratiquée par l’ASALA à Orly" (Le Monde) .

Le terrorisme arménien ne comprend donc que quelques dizaines d’individus qui, du reste, n’ont pas ou peu de racines françaises. La plupart d’entre eux sont issus des communautés arméniennes du Moyen-Orient et ne font que séjourner temporairement dans notre pays. Ce terrorisme est d’origine récente. Il est paradoxal de constater que pendant près de soixante ans après les événements de 1915, il n’y a pratiquement pas eu d’actions terroristes commises par les arméniens, alors que les survivants des événements de 1915 étaient encore en vie et pouvaient nourrir du ressentiment à la suite des malheurs qu’ils avaient endurés. C’est quand ces survivants avaient en grande partie disparu, quand les souvenirs des horreurs de la guerre s’étaient estompés, que sont nés en 1974-1975 les premiers mouvements terroristes.

Le terrorisme arménien est aujourd’hui divisé en deux organisations essentielles :

- L’ ASALA, qui a commencé a faire parler d’elle en 1975. Dans ses déclarations, elle s’affiche comme prosoviétique, et son objectif, maintes fois proclamé, est de libérer l’Arménie turque et de l’unifier avec l’Arménie soviétique, qui selon elle, est déjà libérée.

- Le second mouvement terroriste est la DACHNAK, Fédération révolutionnaire arménienne qui s’intitule aussi les "Justiciers du génocide arménien", dont l’objectif est de recréer une République arménienne indépendante qui a cessé d’exister depuis la fin de la grande guerre.

L’ASALA, sous des noms divers, a pendant plusieurs années après 1975, exercé son activité dans une double direction : d’une part, des attentats aveugles en Turquie même, d’autre part, une série d’attentats contre les intérêts turcs et en particulier les diplomates turcs.

L’ASALA revendique 128 attentats aux quatre coins du monde, situés dans 28 villes et 16 pays différents. Les attentats ont provoqué la mort de 42 citoyens turcs (diplomates ou non), de quatre étrangers, et ont blessé 15 Turcs et 66 personnes de nationalités diverses. A quelques rares exceptions près, toutes les agressions des terroristes ont eu lieu dans les pays occidentaux, et ce sont les citoyens de ces pays qui en ont été les victimes étrangères.

Agissant à partir de Damas, d’Athènes et de la partie grecque de Chypre, avec le soutien de quelques groupes en Iran et en Turquie, l’ASALA a étendu son action en Occident.

Notre pays n’a pas échappé à ce terrorisme. Ce fut en premier lieu un terrorisme ciblé : l’Ambassadeur de Turquie à Paris fut assassine en 1975. Ce fut ensuite la prise d’otages du Consulat de Turquie en 1981 qui provoqua la mort d’un employé du Consulat.

Deux autres tentatives criminelles furent effectuées en janvier 1983 : une grenade fut lancée sur l’agence de la Turkish Airlines à Paris, et le même jour une charge d’explosif, qui heureusement n’éclata pas, fut déposée sur le comptoir d’une compagnie aérienne à Orly.

Et puis, un degré supplémentaire dans l’escalade terroriste fut franchi quand le 28 février 1983, une bombe déposée devant une agence de voyages turque : l’agence MARMARA, tua une secrétaire française. Le Monde dans son bulletin du jour a parfaitement exprimé ce qu’il fallait penser de l’escalade effectuée par le terrorisme arménien et ses propos sont toujours d’actualité :

"La première victime, pour l’année 1983, du terrorisme arménien en France est tombée, lundi 28 février, a Paris. Significativement cette victime n’est pas turque, mais française. Secrétaire de l’agence de voyages plastiquée, Renée Morin est censée avoir "payé" pour le génocide commis en 1915 à l’encontre des arméniens de Turquie ! L’absurdité de cette mort n’en est que plus révoltante. Comme est encore plus révoltante peut-être la revendication de cet attentat par l’Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie (ASALA).
Il y a fort à parier que les tueurs de l’ASALA ne songent pas uniquement à venger les victimes de 1915. En fait, c’est une épreuve de force avec les autorités françaises qu’ils viennent de déclencher. L’enjeu de cet affrontement est clair : obtenir de Paris que le territoire français soit ouvert à leurs activités et qu’ils n’y fassent pas l’objet d’une surveillance ou d’une poursuite policière trop zélée. Comme premier "geste" d’un gouvernement socialiste dont elle attendait plus de "compréhension", l’ASALA exige la libération de cinq de ses terroristes détenus après avoir été pris en flagrant délit. L’attentat meurtrier de lundi met fin à la trêve qui avait été imposée au terrorisme arménien par l’évacuation, cet été, de Beyrouth. On a de bonnes raisons de penser, en effet, que le noyau de l’ASALA qui n’a jamais fait mystère de ses liens tactiques avec certaines organisations palestiniennes, a quitté la capitale libanaise en même temps que les combattants palestiniens. Ce noyau dur aurait éclaté en trois directions : Nicosie, Tripoli et Athènes. Les ramifications internationales de ce terrorisme, les appuis discrets dont il bénéficié, rendent d’autant plus difficile son éradication. Ce n’est pas une raison, cependant, pour baisser les bras et monnayer en quelque marchandage douteux la fin des attentats en France. D’autant plus que les veritables objectifs de l’ASALA paraissent bien ne pas viser que la Turquie du génocide, mais procéder d’une vision idéologique sans rapport avec la démocratie."

Ce sage et ferme avertissement ne fut point écouté et six mois plus tard à peine, c’était l’attentat d’Orly. Huit morts et plus de cinquante blessés, un des attentats les plus cruels commis en France depuis plusieurs décennies.

Il semble, mais dans ce domaine on manque de précisions, que l’attentat d’Orly ait provoqué ou cristallise le clivage au sein des réseaux révolutionnaires. Selon certaines sources, il y aurait un conflit aigu entre éléments modérés partisans d’un terrorisme ciblé et éléments ultra en faveur d’une action terroriste tous azimuts.

Les divergences d’appréciation sur la conduite à tenir auraient même provoqué des règlements de compte sanglants entre terroristes de diverses obédiences.

L’histoire ne fournit-elle pas de multiples exemples de révolutionnaires qui finirent par se dévorer entre eux ?


CHAPITRE II

LE SOI-DlSANT GENOCIDE

Dans tous les procès qui se sont déroulés en France pour juger les terroristes arméniens, que ce soit à la Cour d’Assises d’Aix pour l’attentat contre l’Ambassadeur de Turquie à Berne, devant la Cour d’Assises de Paris pour l’affaire du Consulat de Turquie, devant le Tribunal de Bobigny ou encore, il y a quelques semaines, devant le Tribunal correctionnel de Créteil, tous les accusés ont pour excuser leurs actes criminels invoqué de façon lancinante la thèse du génocide arménien.

Si j’en juge d’après les déclarations des accusés, ce même thème sera développé devant votre Cour.

Mais il le sera probablement de façon plus discrète, car je n’ai point vu apparaître parmi les témoins cites par la défense les historiens, je devrais dire les propagandistes, spécialistes de ce genre de démonstration que sont MM. Carzou, Chaliand, et Ternon.

Aussi, même en l’absence de ces contradicteurs, je ne crains pas d’aborder le débat.

Que faut-il penser du soi-disant génocide de 1915, qui a été depuis dix ans le cheval de bataille des terroristes arméniens ?

1 - Historiographie arménienne. Historiographie turque.

Il est peu de questions dans l’histoire contemporaine qui suscitent autant de passion, qui soient d’une plus grande complexité, et où les historiens véritables aient joue un rôle aussi effacé. Car il ne faut pas confondre histoire et propagande, vérité objective des faits et "phénomène de majoration" comme disent les mythologues.

Le problème a encore été obscurci et déformé par la conjugaison de deux éléments : l’absence pendant plusieurs décennies d’une véritable historiographie turque, d’une part, et la publication en français d’ouvrages peut-être généreux dans leurs visées, mais qui étaient avant tout des oeuvres, non d’historiens mais de propagandistes.

Les événements dramatiques de 1915 ont été avant tout rapportés et commentés par des historiens arméniens en exil, s’appuyant en général sur des documents de seconde main. Ces ouvrages avaient pour la plupart une visée apologétique : faire communier les pays occidentaux aux souffrances réelles du peuple arménien.

De l’autre côté, l’école historique turque est restée pratiquement muette pendant soixante ans. Ce n’est qu’il y a une dizaine d’années que les universitaires, les historiens, les diplomates turcs ont commencé à creuser le problème et à démontrer, documents à l’appui, combien les affirmations des premiers historiens arméniens étaient fragiles. On assiste aujourd’hui à une floraison d’ouvrages historiques écrits dans une perspective scientifique et vous en avez eu la preuve avec les éminents professeurs de l’Université d’Ankara qui sont venus témoigner devant vous.

Les trois ouvrages publiés en français (Carzou, Chaliand, Ternon), et qui sont sans cesse repris dans les procès arméniens ou dans les tracts des groupuscules révolutionnaires sont l’oeuvre d’amateurs qui n’ont pas une véritable formation d’historien, ignorent la langue turque et ne font jamais référence, ne serait-ce que pour le critiquer, au moindre document turc.

Ils portent une responsabilité dans cette oeuvre de désinformation, et cette responsabilité est d’autant plus lourde qu’ils savent parfaitement que des deux côtés, les passions devant l’ampleur du drame sont à vif.

Ce n’est point le lieu de faire ex cathedra un cours d’histoire contemporaine sur les événements de 14-18, et la chute de l’Empire ottoman, et le sort des populations arméniennes, mais je voudrais néanmoins, à l’aide de quelques exemples, vous montrer combien la passion de convaincre peut égarer les esprits.

2. Le contexte historique et géographique.

Les malheurs du peuple arménien ont plané sans cesse sur ces audiences. Les accusés, comme la défense, se sont référés constamment à l’histoire de ce peuple et en particulier à la période de la guerre de 14-18 et plus particulièrement aux événements d’avril 1915.

Il n’est pas inutile, pour la compréhension du problème, de rappeler quelques notions élémentaires d’histoire et de géographie.

Le peuple arménien était au début de la guerre de 1914 essentiellement concentré à la frontière russo-turque. Du côté turc, il occupait principalement six vilayets (départements) situés en Anatolie orientale.

La population arménienne de Russie était principalement concentrée dans ce qui est aujourd’hui la République soviétique arménienne. Mais des colonies arméniennes importantes étaient réparties dans d’autres régions de l’Empire tsariste : Caucase, Géorgie, Azerbaïdjan, sans oublier la Russie d’Europe.

La population arménienne de l’Empire tsariste était évaluée en 1914 à 2.000.000 de personnes et elle augmenta sensiblement pendant la période de 14-18 du fait de l’afflux de réfugiés provenant de l’Empire ottoman.

D’après la Commission des Emigrants de la Société des Nations, il apparaît qu’il y eut pendant la première guerre mondiale entre 400.000 et 420.000 arméniens qui émigrèrent de Turquie en Russie.

La population arménienne de l’Empire ottoman avait fait l’objet d’un recensement en 1913, qui l’avait évaluée à 1.300.000 personnes. Nous verrons que suivant les besoins de la cause arménienne, on fait varier cette population du simple au double pour pouvoir ainsi augmenter le nombre des victimes.

Un point sur lequel il faut insister, c’est que la population arménienne n’a jamais été majoritaire dans les départements de l’Anatolie orientale où elle était concentrée ; ce point n’est même pas contesté par les historiens les plus favorables à la cause arménienne.

Dès avant la guerre de 14-18, de nombreux arméniens s’étaient expatriés en Occident comme le firent les Irlandais aux Etats-Unis.

Enfin, les régions dans lesquelles vivait la population arménienne étaient très sous-développées et dans un état sanitaire déficient. Les ravages de la guerre russo-turque, où le front se déplaçait sans cesse, ont fait empirer cette situation ; ce qui explique la famine et les épidémies qui ont atteint sans distinction les populations arméniennes et turques.

A la fin du XIXe siècle, le peuple arménien, tant en Russie qu’en Turquie, avait manifesté une vive volonté d’autonomie. Les puissances étrangères s’y étaient intéressées et l’avaient encouragé.

Mais leur intérêt pour la question arménienne évoquée lors des conférences de Berlin en 1878 n’était pas innocent. Les puissances étrangères poursuivaient des intérêts égoïstes : affaiblir l’Empire ottoman. Le peuple arménien fut le jeu de ces puissances, pris en tenaille entre la puissance turque soucieuse de maintenir l’ordre sur son territoire et les puissances étrangères, surtout l’Angleterre et la Russie, jouant de l’autonomie arménienne comme d’un atout dans leur politique de déstabilisation de l’Empire ottoman.

Le soutien fut à éclipse, et après la guerre de 14-18, les puissances alliées, tout en apportant une aide humanitaire à la diaspora arménienne, se gardèrent bien d’aller plus avant, et l’abandonnèrent a son sort.

Le Traité de Lausanne signé en 1923, qui réglait sur le plan international l’avenir de la Turquie nouvelle, ne mentionnait plus le problème arménien.

Pour vous montrer combien il est difficile d’écrire l’histoire, je voudrais simplement me référer à trois exemples précis qui vous montreront combien il est difficile, dans une question aussi complexe, de se faire une religion : le nombre des victimes arméniennes, l’utilisation de faux documents et les déportations de Malte.

a. Le nombre des victimes arméniennes

Le premier point qui frappe l’observation est la manipulation des statistiques des victimes. Combien y a-t-il eu de victimes à la suite des événements de 1915 : 300.000, 600.000, 1.000.000, 1.500.000, 2.000.000 ? La réponse n’est pas indifférente car on ne peut parler de génocide que s’il y a extermination massive d’une population.

Or, il est surprenant de constater que suivant les besoins de la cause, le nombre des victimes varie du simple au sextuple.

Prenez le cas d’une encyclopédie qui a une réputation de sérieux. Si vous consultez la grande encyclopédie Larousse, au mot "génocide", vous lirez que les événements de 1915 ont provoqué la mort de 300.000 personnes. Si vous vous reportez au mot "arménien", ce n’est plus 300.000 mais 600.000 victimes.

Si vous vous reportez aux ouvrages de ces historiens propagandistes que j’évoquais tout à l’heure, ce n’est plus 300.000 ou 600.000, mais 1.200.000 et 1.500.000. Chaliand et Ternon, dans leur livre sur le génocide arménien, mentionnent ainsi le chiffre de 1.200.000 a 1.500.000 victimes.

Et un de mes excellents confrères d’Aix, sans doute emporté par son éloquence, donnait un coup de pouce supplémentaire aux statistiques et n’hésitait pas a parler de 2.000.000 de victimes.

Or il est de bon sens que le nombre des victimes ne peut excéder le nombre des arméniens qui résidaient en Anatolie, à la frontière russo-turque, et dont une grande partie à la suite des événements de la guerre a été évacuée vers d’autres régions de l’Empire ottoman.

Un livre récent, oeuvre du diplomate Kamuran Gürün, ancien Secrétaire Général du Ministère des Affaires étrangères, a fait une étude exhaustive basée sur l’ensemble des archives turques, françaises, anglaises, allemandes, ainsi que celles du patriarcat arménien d’lstanbul, et il est arrivé à la conclusion que la population arménienne n’excédait pas à cette époque 1.300.000 personnes. Compte tenu des arméniens qui ont rejoint la Russie, et que l’on chiffre a 400.000, de ceux qui ont rejoint d’autres parties de l’Empire ottoman, et de ceux en particulier qui sont restés a Istanbul et qui sont en grande majorité toujours là, Kamuran Gürün arrive à la conclusion que les événements de 1915 ont provoqué la mort de 300.000 personnes.

Si tous les arméniens avaient été peu ou prou massacrés, comment expliquerait-on que près de 200.000 arméniens continuent à vivre au Moyen-Orient, que 300.000 Français d’origine arménienne sont établis a Paris, à Lyon et le long de la vallée du Rhône jusqu’à Marseille, sans compter 500.000/600.000 arméniens qui vivent aux Etats-Unis ?

Comment expliquerait-on que d’après Le Monde Diplomatique, la diaspora arménienne compte plus de l.500.000 personnes ?

En somme, de quelque façon qu’on fasse le calcul, le nombre d’arméniens qui, pour différentes raisons, perdirent la vie au cours de la première guerre mondiale, ne dépasse pas 300.000 ; ce chiffre comprenant les pertes occasionnées par diverses causes pendant le transfert, le nombre de ceux qui furent massacrés est encore moins élevé.

Aucune statistique fiable n’a jamais été publiée sur les massacres auxquels se sont livrés l’une vis-à-vis de l’autre les deux communautés ou plus exactement les trois communautés. Tous les historiens arméniens mentionnent que les "Kurdes", qui ont toujours fait preuve d’une vive hostilité à l’encontre des arméniens d’Anatolie, ont aussi massacré des arméniens. Les bandes "kurdes" ont sans cesse pillé et rançonné les arméniens.

Il y a là pour les historiens, comme dans beaucoup d’autres cas, des zones d’ombre qu’on doit renoncer à percer et il ne sert à rien d’y substituer l’imagination.

Ceci n’a rien de stupéfiant si l’on songe qu’à une époque plus récente, et dans un pays proche de nous, les historiens de la guerre civile espagnole épiloguent encore sur les massacres opérés par les républicains sur les nationalistes et inversement.

300.000 morts, n’est-ce pas un drame en soi, et est-il équitable de multiplier le nombre des victimes pour accréditer la thèse du soi-disant génocide ? Faut-il rappeler -et cela, arméniens et Occidentaux, ne le contestent pas- que la Turquie, qui avait alors une population de 18 millions d’habitants, a perdu de 1914 à 1918 près de 2.500.000 de ses fils soit par faits de guerre, soit par épidémies et famines ?

b. L’utilisation des faux : nous en avons deux exemples frappants

- Les télégrammes de Talât Pacha

Comme on vous l’a expliqué, l’argument essentiel développé et sans cesse repris au fil des années par les propagandistes arméniens concerne les soi-disant instructions qui auraient été données par Talât Pacha, à l’époque Ministre de l’Intérieur, à l’effet de supprimer la population arménienne des marches de l’Empire ottoman.

Des études approfondies, effectuées depuis plusieurs années et dont le Professeur Ataöv qui a déposé devant vous est le Principal spécialiste, ont démontré que ces soi-disant instructions avaient été purement et simplement fabriqués par un arménien.

Après la guerre de 14-18, un arménien, Andonian, publia en plusieurs langues un livre qui racontait qu’il avait obtenu à Alep, d’un fonctionnaire turc, Naim Bey, les instructions télégraphiques qui auraient été envoyées au gouverneur turc d’Alep, ordonnant le massacre des Arméniens.

Des travaux scientifiques ont prouvé en recourant aux méthodes classiques de la critique interne et externe des documents que ces soi-disant instructions avaient été fabriquées par Andonian.

L’histoire contemporaine fournit des exemples de documents fabriqués à l’appui d’une thèse. L’exemple le plus classique est le fameux Protocole des Sages de Sion qui fut largement utilisé par les Nazis dans leurs attaques contre les Juifs.

En dehors de ces fameuses instructions, aucun historien n’a pu fournir la preuve que les dirigeants de l’Empire ottoman avaient prôné une idéologie qui visait à exterminer le peuple arménien. Et cela est d’autant plus invraisemblable que, d’une part, tous les historiens reconnaissent que l’Empire ottoman avait une politique libérale vis-à-vis des minorités établies sur son territoire, et que d’autre part, le gouvernement ottoman comptait en son sein de nombreux Arméniens qui occupaient des fonctions importantes.

- Les propos de Hitler

Le second élément, souvent invoqué par les propagandistes arméniens, est la fameuse réflexion qu’Hitler aurait prononcée à Berchtesgaden : "Qui se souvient aujourd’hui du massacre des Arméniens ?".

Cette phrase est souvent reprise par les hommes politiques, et en particulier a été souvent citée par certains membres du Congrès américain. Un professeur américain, Heath Lowry, a recherché dans une étude approfondie si Hitler avait réellement prononcé cette phrase.

Il résulte de ces travaux que cette phrase avait été évoquée lors du procès de Nuremberg et que le Tribunal avait considéré que cette déclaration était apocryphe. Cela, n’a pas empêché une vingtaine de membres du Congrès américain de reprendre la même citation lors de leurs campagnes électorales devant leurs électeurs arméniens.

3. Les déportations de Malte : une tentative de tribunal international.

Enfin, la preuve la plus pertinente que l’on puisse apporter sur l’absence de génocide, l’absence d’instructionsdonnéespar le gouvernement ottomanconcernantle sort des Arméniens, concerne la tentative de mise en jugement des dirigeants turcs à la suite de leur déportation à Malte.

Rappelons brièvement les faits : en novembre 1918, à la suite de l’armistice de Moudros, les troupes alliées sous le commandement d’un amiral anglais occupent Istanbul. Les gouvernements alliés décident de procéder à l’arrestation des principaux dirigeants turcs parmi lesquels de nombreux ministres et de les déporter à Malte. Ces arrestations ont été suscitées en grande partie par les dirigeants arméniens qui veulent faire juger ces personnalités turques par un tribunal international.

Dès 1918, date de leur internement à Malte, jusqu’en 1921, les gouvernements alliés vont tenter de créer une sorte de tribunal international à l’effet de juger ces dirigeants.

Une enquête approfondie est menée par les autorités britanniques à l’effet de réunir des preuves contre ces dirigeants sur leur rôle dans le sort des Arméniens.

Il est difficile de soutenir que les alliés n’ont pas eu la possibilité de réunir ces preuves puisqu’ils occupent la capitale, et qu’ils ont à leur disposition toutes les archives ottomanes. Or après trois ans d’investigation, la collation des preuves s’avère décevante et les alliés abandonnent l’idée de constituer un tribunal international.

Tous les documents officiels britanniques relatifs à cette affaire ont été publiés. Remarquons que jamais aucune référence n’y est faite par les soi-disant historiens français tels que Chaliand, Carzou et Ternon.

A la lumière de ces quelques exemples - et on pourrait en citer beaucoup d’autres - j’ai tenté de vous démontrer combien il est difficile d’écrire l’histoire, tant les passions sont à vif.

La vérité est qu’il faudra encore des décennies d’études approfondies faites par des historiens et non des militants, avant qu’on puisse reconstituer avec certitude la trame des événements. Et il ne faut pas se dissimuler qu’il restera toujours des zones d’ombre, des points de contestation, des témoignages contradictoires.

Mais dans un domaine qui suscite tant de passions, c’est commettre une mauvaise action que de présenter comme une vérité historique ce qui n’est qu’approximation, majoration, raisonnement à partir de documents tronqués ou faux. La modestie s’impose.


CHAPITRE III

LA REVOLTE DES ARMENIENS CONTRE LES ARMEES TURQUES

Le drame du peuple arménien en 1915 est suffisamment triste sans qu’il soit besoin d’en rajouter. C’est, ne l’oublions pas, le drame d’un peuple divisé, peuple divisé entre deux pays, la Russie et la Turquie, peuple divisé contre lui-même si l’on en juge par les positions contradictoires adoptées par les mouvements politiques qui l’ont guidé depuis la fin du XIXème siècle ; peuple ballotté entre les grandes puissances qui ont vu en lui tantôt un moyen d’affaiblir l’Empire ottoman, tantôt un allié temporaire. Peuple chrétien minoritaire dans un pays islamique, car ne l’oublions pas, la population arménienne n’était pas majoritaire dans l’est de la Turquie.

Peuple qui fut entraîné en 1914 dans une lutte fratricide, puisque les armées turques comprenaient des soldats arméniens qui se battaient contre leurs frères de sang incorporés dans l’armée russe.

Peuple victime d’une guerre internationale à laquelle devait s’ajouter une guerre civile. Peuple devenu suspect pour l’armée turque qui eut l’impression que pendant son combat contre l’ennemi russe, les populations arméniennes cherchaient à profiter de la faiblesse de l’Empire ottoman finissant pour obtenir l’indépendance.

Bien avant 1914, les Arméniens d’Anatolie orientale avaient souvent manifesté une volonté d’autonomie sinon d’indépendance.

lls crurent que l’heure était arrivée de se libérer de la puissance turque. Cette dernière était terriblement affaiblie ; les troupes avaient subi des revers sérieux : un corps d’armée de la IIIème armée turque fort de 90.000 hommes fut décimé en quelques jours.

Au début de 1915, les armées alliées débarquèrent à Gallipoli avec pour objectif Istanbul.

L’Empire ottoman était cerné de toutes parts. C’est le moment que choisirent les éléments arméniens pour entrer en dissidence. La réaction fut brutale, et cela se comprend dans un pays qui avait à lutter sur tous les fronts, et se voyait pris à revers par ses propres citoyens. Ceci explique que les populations arméniennes furent évacuées vers le sud. Mais cette évacuation était la conséquence de leur révolte. Par contre, les Arméniens d’lstanbul ne furent jamais inquiétés.

Les documents arméniens eux-mêmes apportent la preuve de cette révolte. Dans une note envoyée par la Délégation Nationale Arménienne au Ministre français des Affaires étrangères, le 30 novembre 1918, elle insiste sur I’aide apportée par les Arméniens aux puissances de l’Entente :

"En Palestine et en Syrie, où les volontaires arméniens recrutés par la Délégation Nationale à la demande même du Gouvernement de la République, ont formé plus de la moitié du contingent français et ont pris une grande part à la victoire du Général Allenby, ainsi que ce dernier et leurs chefs français I’ont officiellement déclaré ;

Au Caucase où, sans parler des 150.000 Arméniens dans l’Armée Impériale Russe, plus de 40.000 de leurs volontaires ont contribué à la libération d’une partie des villages arméniens et où, sous le commandement de leurs chefs Antranik et Mazarhehoff, ils ont seuls de tous les peuples du Caucase, après la défection bolchévique, tenu tête aux armées turques jusqu’à la signature de l’Armistice.

Que la victoire des Alliés et des Etats-Unis, en vertu des principes de Justice, de Droit et de Libération des peuples opprimés pour lesquels ils ont combattu, a définitivement affranchi du joug turc les six vilayets et la Cilicie avec le Sandjak de Marach."

Dans ce combat sans merci entre les forces turques et russes, dans ce climat de guerre civile, dans un pays frontalier à feu et à sang, soumis à la famine et aux épidémies, où les Turcs, les Arméniens et les Kurdes s’entretuent dans un ultime sursaut, qui peut ventiler les responsabilités, alors que les moyens d’information, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, sont pratiquement inexistants.

Dans cette statistique macabre, tant d’inconnues, tant de zones d’ombre, que les véritables historiens, et non les propagandistes, ne sont pas arrivés à tirer au clair de façon définitive.


CHAPITRE IV

L’ASSIMILATION AU GENOCIDE JUIF

En conclusion, je voudrais réfuter la thèse qui consiste à assimiler le "génocide arménien" au génocide juif.

Le génocide est devenu un concept précis de droit international, et les événements de 1915 ne répondent à aucun critère du génocide. Sinon toute guerre étrangère, toute guerre civile, qui ont entraîné de nombreuses victimes seraient qualifiées de génocide. Le seul exemple, et heureusement l’unique exemple de génocide véritable, est le génocide des Juifs lors de la dernière guerre.

L’assimilation au génocide juif est totalement factice.

Le "génocide arménien" n’a jamais été universellement reconnu, y compris par la seule organisation internationale véritable, l’ONU. La preuve en est dans le rejet par l’ONU de la Résolution 30, qui visait à faire reconnaître le "génocide arménien".

Le peuple juif n’a par définition jamais entamé une révolte sous le régime nazi, puisque, dès le début, il a été expulsé. Les Nazis ont été chercher les Juifs étrangers dans leurs pays pour les exterminer. L’Empire ottoman n’a jamais agi ainsi.

L’Empire ottoman n’a jamais eu une idéologie exterminatrice vis-à-vis des Arméniens. Les historiens n’ont jamais cité de documents officiels turcs soutenant de telles thèses.

Le nazisme en a fait au contraire une des bases de sa politique, et a produit une littérature abondante sur la nécessité d’exterminer le peuple juif.

Le nazisme, pendant la paix, dès son accession au pouvoir, s’est attaqué au peuple juif et a chassé dès 1933 une grande partie de ses membres.

En 1914, le peuple arménien vivait en paix dans l’Empire ottoman, avait à tous les échelons des représentants : ministres, députés, hauts fonctionnaires, etc...

Plusieurs ministres célèbres de l’Empire ottoman étaient des Arméniens, et on ne compte pas les hauts fonctionnaires arméniens de la Sublime Porte.

Combien de Juifs a comporté le gouvernement du IIIème Reich ?

Alors comme on ne pouvait aboutir à cette reconnaissance, on a crée des soi-disant tribunaux internationaux, où la sentence est rendue d’avance puisque par définition l’accusé ne comparait pas et ne peut faire valoir ses moyens. On croit impressionner les foules en faisant signer quelques pétitions à des personnalités connues, qui ont la vanité de croire qu’elles représentent la conscience universelle.

Dans un livre intitulé "Histoire des Arméniens", publié récemment chez Privat, un chapitre rédigé par Y. Ternon est consacré au "génocide de Turquie et la Guerre 1914-1923".

Ce dernier écrit :

"Faute de documents turcs sans doute détruits, on épiloguera longtemps avant de savoir si le génocide des Arméniens fut prémédité de longue main ou décidé au cours des premiers mois de la guerre. L’analyse des événements et l’étude des mentalités des Jeunes Turcs permettent toutefois de conclure à la seconde hypothèse."

Des hypothèses peut-être, mais où sont les preuves ?

Est-ce ainsi que l’on écrit l’histoire ?


DEUXIEME PARTIE

LE TERRORISME INTERNATIONAL

CHAPITRE I

LE CHANGEMENT DE CAP

Le terrorisme arménien vise, selon les explications qu’il donne, trois objectifs :

- Faire reconnaître par la Turquie le "génocide" de 1915 ; c’est, si je puis dire, l’argument principal répété de façon lancinante. C’est la loi du talion appliquée aux arrières petits-enfants en vertu d’un principe de responsabilité collective que notre système de civilisation rejette catégoriquement. C’est devenu aujourd’hui en partie un alibi parce qu’il s’attaque à des gens qui de près ou de loin n’ont rien à voir avec la politique turque et ne sont pas susceptibles d’influencer le gouvernement turc.

- Obtenir du gouvernement turc qu’il reconnaisse l’indépendance de l’Arménie. Objectif totalement irréaliste, puisque les communautés arméniennes de Ia diaspora se sont parfaitement intégrées dans leurs pays respectifs, et n’ont jamais manifesté le désir de se réinstaller à la frontière russo-turque qu’elles ont quittée depuis plusieurs générations.

- Faire pression sur le gouvernement français pour obtenir la libération des terroristes arméniens emprisonnés. Mais quand le terrorisme en question devient aveugle et s’exerce sur une population qui n’a ni de près ni de loin de rapports avec la Turquie, et à plus forte raison avec les événements de 1915, le terrorisme change d’objectif, et il est tenu par d’autres considérations.

Il ne peut viser à faire pression, à intimider l’Etat et ses représentants afin de les forcer à adopter une position favorable aux revendications arméniennes, car à moins d’être fou au sens clinique du terme, et les accusés ici ne le sont certainement pas, il est totalement absurde de penser que parce qu’on tue à Orly deux Turcs, quatre Français, un Suédois et un Américain, le gouvernement français, à moins de devenir irresponsable, va appuyer la politique de l’ASALA.

Mais quand on sait que ce terrorisme se conjugue avec d’autres terrorismes internationaux, qu’il est prouvé que ces terrorismes coopèrent dans une même oeuvre d’intimidation, l’objectif s’élargit, dépasse le problème arménien, et c’est à ce moment qu’il atteint un objectif autre que celui qui était invoqué dans le passé, et qui vise à déstabiliser notre pays pris aussi bien en tant qu’Etat démocratique qu’en tant qu’Etat enserré dans un réseau d’alliances qui est en l’espèce la Communauté atlantique.


CHAPITRE II

LE DEGRE D’INTERNATIONALISATION DU TERRORISME

Quel est le degré d’internationalisation du terrorisme ? Dans quelle mesure des Etats l’utilisent-ils contre d’autres Etats ?

Raufer, dans un livre très documenté intitulé "Terrorisme et Violence", refuse l’idée trop simple d’une direction unique, mais il n’en convient pas moins qu’aucun groupe terroriste ne peut survivre longtemps sans des appuis étrangers.

Tout groupe terroriste a besoin d’armes, d’argent, de camps d’entraînement, d’instructeurs, de zones de repli, de faux papiers. Sinon, il s’épuise vite. Même sans plan systématique initial, les services étrangers manipulateurs arrivent en quelques années à une coordination. Les préparatifs minutieux, et leur réalisation, ne sont pas à la portée d’une bande de loubards, même en délire idéologique.

Rendons-nous à cette évidence que le terrorisme actuel est une forme de guerre.

Bien sûr la violence terroriste est aussi une forme d’idéologie de la délinquance banale, traduisant la haine d’une société jugée globalement criminelle. Il ne faut jamais écarter l’explication par le malaise social.

Mais comment pourrait-on rendre compte du paradoxe que c’est dans les sociétés les moins invivables que se commettent le plus d’actes terroristes ! Depuis quinze ans, c’est en Europe occidentale que se sont perpétrés les deux tiers des actions de nature terroriste recensées a l’échelle planétaire.

Les terroristes que vous avez devant vous sont venus en France pour exercer leurs forfaits.

Ils n’ont pas été en Arménie soviétique, où il n’y a pas d’attentats, car la justice est certainement plus expéditive qu’ici, et compte tenu de leurs opinions révolutionnaires, ils doivent penser qu’elle est déjà libérée.

Des explications très complètes qui ont été données par M. Baclouty, après l’enquête approfondie de la D.S.T., il résulte que depuis quelques années, le terrorisme arménien a été, si on peut dire, intégré au terrorisme moyen-oriental.

Les éléments fournis par le dossier, en partie sur la base des renseignements de la D.S.T., sont éloquents :

- Les membres de l’ASALA ont des contacts très tenus avec la Turquie. Ce sont essentiellement des éléments jeunes. Aucun d’entre eux, compte tenu de son âge, n’a vécu les événements. La plupart sont issus des communautés arméniennes du Moyen-Orient, et en particulier du Liban, où jusqu’a récemment 7% de la population était arménienne.

- Les accusés sont venus en France comme soldats de l’ASALA, sans aucune idée de s’intégrer de façon pacifique à la communauté française.

- Le Moyen-Orient, qui est un chaudron en pleine ébullition, où divers terrorismes exercent leur activité, a été leur centre de formation.

Ils se sont insérés dans ce que M. Baclouty a appelé la "nébuleuse internationale du terrorisme".

Il paraît évident que les contacts avec les groupes extrémistes du mouvement palestinien, Georges Habache et Abou Nidal, sont constants.

Mais une partie de ces mouvements terroristes a été récupérée par la Syrie, et dans une moindre mesure, la Libye. La preuve en est dans l’utilisation de passeports libyens. Les plaques tournantes de ce terrorisme à multiples faces sont à Damas, et dans une moindre mesure à Athènes et à Chypre.


CHAPITRE III

UNE VERITABLE ORGANISATION TERRORISTE

Les débats ont abondamment démontré que l’on se trouvait en face d’une organisation terroriste sise au Moyen-Orient, au contact des organisations syriennes et palestiniennes.

Quand je dis organisations terroristes structurées, je m’appuie sur l’ensemble des éléments que les enquêtes policières ont mis en lumière sur un triple plan :

- Sur le plan des hommes, une formation donnée dans les camps palestiniens, libanais ou syriens. On y apprend l’utilisation des mécanismes électroniques à retardement et la confection d’engins explosifs. J’avais la naïveté de penser qu’au séminaire, on enseignait principalement les principes évangéliques. Ce sont des individus qui sont en perpétuel mouvement suivant les missions qui leur sont confiées et ils n’ont aucune activité professionnelle réelle. Je ne pense pas que Garbidian ait beaucoup suivi les cours de l’Alliance Française.

- Sur le plan des matériels, une grande partie des armes est d’origine soviétique. Est-ce des livraisons de première main, ou au contraire des armes d’origine syrienne, ou probablement les deux ?

- Sur le plan des méthodes, vous êtes en présence des procédés absolument classiques utilisés par tous les mouvements terroristes : les faux papiers qui permettent d’utiliser de multiples identités pour déjouer l’adversaire, la répartition des caches, le cloisonnement entre les différents terroristes, la méfiance systématique pour déjouer les filatures, l’utilisation des codes.

Le rôle de La D.S.T.

Pour lutter contre cette forme de terrorisme, le rôle de la, D.S.T. est capital. Car c’est elle, qui peut, par des procédés sophistiqués, obtenir les renseignements qui permettent ensuite à la police judiciaire d’accomplir son métier. Mais il est quelque peu enfantin de demander à la D.S.T. de donner ses sources. Ce serait nier sa mission elle-même. Il faut revenir à des notions simples.

Les membres de la D.S.T.
- sont des officiers de police judiciaire,
- déposent sous serment,
- leur bonne foi n’est pas contestée.

Partant de là, ce qu’ils disent est vrai, les renseignements de la D.S.T. n’ont servi qu’à déclencher l’affaire, après il y a eu toute l’instruction qui a confirmé les renseignements.

Si les renseignements fournis par la D.S. T. à la police judiciaire avaient été faux, comment cette dernière aurait-elle pu en quelques heures démanteler un réseau de cette importance, découvrir les armes, préciser le rôle de chacun dans l’organisation et l’exécution de l’attentat. La réussite de l’opération de démantèlement valide la fiabilité de l’enquête effectuée pendant de longs mois par la D.S.T. :

Les noms de code, l’utilisation d’un réseau de caches, le cloisonnement entre les différents groupes qui permet de limiter les dégâts en cas d’arrestations, l’existence d’un centre opérationnel extérieur qui transmet les instructions, un recours systématique aux médias à la fois pour intoxiquer l’opinion publique et pour brouiller les pistes, tout cela la D.S. T. l’a parfaitement mis en lumière et il faut rendre hommage à son action.


CHAPITRE IV

LA THESE DE LA DEFENSE : TOLERANCE DU GOUVERNEMENT

Mais, va-t-on vous plaider, l’Etat était parfaitement au courant de cette activité.

La parade est habile, et se décompose en deux temps :

- Premièrement, les accusés n’ont jamais commis aucun attentat. Et si l’un d’eux a avoué, c’est parce qu’il a la magnanimité du chef qui veut couvrir ses subordonnés. Et de surcroît, il a avoué parce qu’il avait peur d’être fusillé le lendemain. Ce qui est curieux, c’est que son avocat ne lui ait pas dit que la peine de mort était supprimée.

- Deuxième temps : les accusés, membres de l’ASALA ! Mais vous dira-t-on, il est connu de tous que le gouvernement a négocié avec l’ASALA, en lui assurant l’impunité pour ses activités en France. Le gouvernement français, vous dira-t-on, ne les considérait pas comme des malfaiteurs.

"Nous le mettons en cause aujourd’hui parce qu’il n’a pas tenu sa parole".

Si j’ai bien compris la thèse de la défense, telle qu’elle a été exprimée à titre liminaire par Me Vergès, il y aurait eu un accord entre le gouvernement et les dirigeants de l’ASALA sur leurs activités en France.

Je me garderai bien de me prononcer sur la véracité d’un tel accord. Je pense qu’il y a une grande part d’intoxication, et qu’on n’hésite pas à faire du roman chez la portière.

Toujours est-il que sur un plan général, il est permis de se poser des questions sur l’attitude du gouvernement français en la matière. A-t-il pêché par légèreté, a-t-il fait preuve de laxisme ?

Il me paraît invraisemblable, pour ne pas dire plus, que le gouvernement ait implicitement ou explicitement laissé se constituer en France un véritable arsenal détenu par des individus au passé suspect qui préparaient tranquillement leurs opérations, alors que le terrorisme de l’ASALA avait sévi dans plusieurs pays.

Sans aller jusqu’à cette extrémité, il y a eu probablement, dans les propos tout au moins, des imprudences de la part de certains hommes politiques français.

Affirmer sans nuance son soutien au "génocide" arménien, alors qu’on n’a pas une connaissance approfondie du problème, et avec l’arrière-pensée de satisfaire ses électeurs potentiels d’origine arménienne, c’est faire preuve d’irresponsabilité.

Les politiciens français devraient être plus prudents dans leurs propos pour éviter ainsi les mises en cause dont ils sont l’objet aujourd’hui.

Dans les pays occidentaux aux prises avec des mouvements terroristes de différentes origines, on assiste aussi à une évolution fondamentale qui amène à se poser la question de la révision dans un sens restrictif du droit d’asile.

Au début, la philosophie de plusieurs pays pouvait être résumée ainsi : on vous laisse tranquille, mais ne faites rien chez nous, et on ferme les yeux sur ce qui se passe ailleurs. C’était une politique à courte vue, car dans le domaine du terrorisme international, toutes les nations occidentales sont solidaires. "Terrorisme, maintenant la France", c’était le titre d’un livre de Raufer publié en 1982, c’est la vérité d’aujourd’hui.

Du côté français se dessine une évolution des esprits. Certains hommes politiques, peu soucieux des vérités historiques, étaient tentés de faire cause commune avec les thèses arméniennes extrémistes.

Mais la montée du terrorisme les a fait réfléchir et l’Ambassadeur Manach, grand spécialiste des problèmes turcs, fut envoyé spécialement par le Président de la République en Turquie en juillet 1984. Apres avoir souligné que la thèse du génocide était sujette à discussion, il ajouta dans une conférence de presse que

"Ce n’est pas parce qu’un ministre ou un député a des Arméniens dans sa circonscription qu’il doit intervenir dans les affaires entre Etats".

Ce genre d’initiatives ne peut selon lui qu’encourager le terrorisme international. Puissent ces sages paroles être entendues à l’avenir.


CHAPITRE V

LA FRANCE THEATRE DU TERRORISME INTERNATIONAL

Il serait dramatique que la Cour soit accessible à ce genre de raisonnement.

Vous devez juger des accusés en fonction des faits commis tels qu’ils sont réprimés par le Code pénal. Dans cette lutte contre le terrorisme international, la justice est un des éléments essentiels de notre dispositif de sécurité.

Si les juges renonçaient à leur mission, l’ensemble de nos institutions démocratiques s’effondrerait. Si on entrait dans le mode de raisonnement des accusés, le territoire français deviendrait le champ clos de tous les règlements de compte historiques de tous les pays du monde. Il n’y a pas de raison pour que tous les peuples qui à des titres divers ont été victimes de massacres, de répressions, de guerres civiles, viennent sur le territoire français exercer leurs activités ni pour que le gouvernement français prenne fait et cause pour leur thèse. Nous deviendrions unesortede tribunal permanent des malheurs du monde. Les cours d’assises se transformeraient en commissions historiques chargées de trancher qui a tort, qui a raison.

Chacun aurait de bonnes raisons : les uns le génocide, les autres l’oppression, les troisièmes la torture. Si nous entrions dans ce mécanisme, on ne voit pas pourquoi les Cambodgiens réfugiés en France ne commenceraient pas à assassiner les Viêtnamiens, et pourquoi les Viêtnamiens à leur tour ne feraient pas de même, car chacun de ces peuples peut trouver dans son histoire de bons motifs.

Raisonnons quand même, dans ce pays qui a fait de Descartes son maître à penser : en vertu de quel principe le peuple français devrait-il admettre aujourd’hui que des individus commettent des actes de terrorisme à l’encontre des Turcs, en tant qu’ils seraient responsables, à soixante-dix ans de distance, des malheurs survenus au peuple arménien ?

En vertu de quel principe ces individus devraient-ils attenter sur le territoirefrançais à la sécurité des personnes et des biens, à la sécurité des citoyens ?

Vous avez le devoir, en condamnant fermement ces crimes, de protéger notre pays, qui est dans un monde troublé un pays de liberté.

Qu’ils fassent dans notre pays des conférences, qu’ils tiennent des réunions, qu’ils éditent des journaux ou des ouvrages historiques, notre conception de la liberté d’opinion n’y trouvera rien à redire. Mais je ne saisis pas pourquoi la constitution d’un arsenal, d’un réseau clandestin, et l’exécution d’attentats peuvent être admis dans notre Etat de droit.

Raisonner autrement, c’est ouvrir la porte aux pires folies, aux crimes abominables dont vous êtes aujourd’hui les juges.

Tout ce que j’ai plaidé devant vous sur les méfaits du terrorisme international n’est pas le fruit de mon imagination, ou le résultat de quelques lectures de science-fiction.

Le danger est là, et des voix plus compétentes que la mienne ne cessent de le signaler.

Le Sénat, dans un remarquable rapport du 17 mai 1984, a examiné toutes les formes de terrorisme qui sévissent sur notre territoire, et a proposé une série de mesures pour lutter contre le terrorisme.

Le Général Lacaze, Chef d’Etat-Major Général qui fut pendant plusieurs années Directeur des Services Secrets, et qui parle d’expérience, lançait le 14 janvier dernier dans une communication à l’Académie des Sciences Morales et Politiques un avertissement :

"Le terrorisme international, parce qu’il est multiforme, qu’il existe des interconnections évidentes entre les différents gouvernements et qu’il s’en prend à la légitimité de l’Etat, est un véritable défi jeté à la face du monde libre pour le démoraliser, voire le déstabiliser par des menaces, qui, disait-il, préfigurent une nouvelle forme de guerre."

Le terrorisme d’Etat est, pour reprendre un commentaire du General Lacaze, "la dernière expression de la violence".

La France, qu’elle le veuille ou non, un drame récent le prouve s’il en était besoin, participe dorénavant à cette forme de guerre. Elle ne peut se contenter d’en compter les victimes. Et ce, d’autant plus que la banalisation insidieuse recouvre progressivement ce type d’actions terroristes, l’habitude gommant les émotions.

Ainsi la politique diplomatique de la France a amené de multiples communautés, pays et groupes extrémistes à considérer que la politique française était contraire à leurs intérêts et à se liguer contre elle.

La France devient ainsi le champ clos de rivalités politiques et géographiques lointaines.

Plus profondément ces vagues de terrorisme, notamment celles en provenance du Moyen-Orient, doivent être analysées comme participant d’un processus guerrier. C’est un terrorisme non plus revendicatif mais vengeur. un terrorisme règlement de comptes !

Il est évident que la fixation sur le génocide, l’obsession de génocide comporte un grand danger. L’identité d’un peuple ne saurait se limiter aux désastres qu’il a subis.

Les Arméniens les plus conscients savent que leur culture n’est pas faite que de souvenirs affreux, qu’une culture qui se nourrirait du seul génocide serait rapidement une culture sans substance.

Plutôt que de nourrir une haine ancestrale, plutôt que d’invoquer sans cesse le sang des victimes, plutôt que de réécrire l’histoire au gré de leurs passions, les accusés présents ici, qui ont fait leurs études au Séminaire arménien de Jérusalem, auraient dû s’inspirer du message que livre cette ville, berceau des trois grandes religions monothéistes : la juive, la chrétienne, la musulmane, religions qui délivrent toutes les trois le même message : non un message de haine et de violence, mais un message de justice et de paix.





Mémorial

De l’Anatolie orientale (1914-1922) à l’Azerbaïdjan (1988-1994), les massacres de masse et les atrocités perpétrés par les Arméniens sur les populations turco-musulmanes ont fait plus d’un million de morts.

Pour les victimes sans sépulture de ces génocides inavoués un Mémorial Virtuel a été érigé.

Ce Mémorial est également dédié aux dizaines de victimes du terrorisme arménien (1975-1985) qui a fait couler le sang d’innocents dans les grandes villes d’Europe et des Etats-Unis.

Ensemble, brisons le mur du silence et de l’oubli... Pour que la mémoire vive !

Accès au Mémorial