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Dossier

Belgique : l’histoire est-elle hors-la-loi ?
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Publié le 22 janvier 2007

Controverse - histoire

La Libre Belgique, 17/01/2007

La loi intervient de plus en plus sur la matière historique. Que ce soit pour punir ceux qui la nient (négationnisme) ou insister sur des moments clés (devoir de mémoire). Est-ce cependant bien son rôle ?

Les récentes élections dans les communes à forte implantation turque ont replacé dans l’actualité polémique, entre autres arguments, la question de la reconnaissance du génocide des Arméniens. Plus directement, à Schaerbeek, la candidate bourgmestre Laurette Onkelinx s’était vue accuser d’avoir, comme vice-Première ministre, encommissionné la demande d’élargissement de la loi antinégationniste aux cas arménien et tutsi pour ne pas heurter son électorat. Sur le plan international, cette même question pèse lourdement dans les négociations sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.

Dans le monde académique belge, pourtant très peu turbulent, la problématique générale de l’intervention du politique en histoire, dans laquelle s’insère cette question de la législation antinégationniste, a suffisamment interpellé pour que 150 chercheurs et enseignants en histoire signent un manifeste de mise en garde. Bien que l’émotion née à Paris n’y soit pas étrangère, il reste que des initiatives ont été enclenchées en Belgique, souvent inspirées par un souci réel de compassion et de justice rétrospective, mais quelques fois tonitruantes. Au-delà de la volonté de faire feu publicitaire de tout bois qui anime certaines de ces démarches, il reste qu’un problème existe chez nous, ne fût-ce que par l’existence d’une loi bel et bien en vigueur, qui a déjà conduit à des condamnations devant les tribunaux. La loi de 1995 qui punit la négation du génocide des Juifs a ouvert un champ dans lequel se positionnent dès à présent les cas arménien et tutsi, sans qu’aucune limite n’ait été clairement énoncée qui fermerait le ban.

Une commission interministérielle planche effectivement sur la question l’adaptation éventuelle de la loi de 1995 aux exigences nouvelles (informatique) mais aussi à son extension. La question est donc pendante.

Mais à cela ne se limite pas cette soudaine incursion du politique pour façonner l’histoire. Depuis plus de vingt ans, l’on nous somme de toutes parts de nous conformer au "devoir de mémoire". Ce dernier légitime les initiatives les plus diverses et permet souvent de faire l’impasse sur l’histoire, tout simplement.

Il suffit de voir l’abondante littérature que ces questions ont produite, en France tout spécialement, pour se persuader qu’un gros problème existe et qu’il met en cause tout à la fois la recherche historique, le rôle des intellectuels et les rapports avec le politique, mais aussi tout simplement avec les citoyens, enclins à juste titre à combattre les discriminations, y compris celles du passé.

Il ne faut pas cacher que traiter de ces questions - en particulier le problème des lois antinégationnistes- engendre une gêne certaine. L’accusation d’antisémitisme est la plus fréquente, l’amalgame avec la faune raciste est constamment opéré, le reproche de donner des arguments aux "ennemis" constamment opposés à ceux qui s’inscrivent en faux du "devoir de mémoire" ainsi pratiqué. Au sein même du monde des historiens, l’unanimité ne règne pas. Certains d’entre eux s’étant investis avec enthousiasme dans le combat mémoriel au nom du "plus jamais cela", s’indignent des procès dont ils affirment être l’objet. D’autres s’identifient avec des institutions qui trouvent là un légitime champ d’activités. La question est donc loin d’être académique. Raison de plus de sortir de la polémique pour poursuivre un débat qui nous concerne tous.

Mais venons-en plus précisément aux arguments avancés par ceux qui s’opposent à toute nouvelle législation en matière de condamnation pour antinégationnisme, et ceux qui, au contraire, défendent l’extension de la loi de 1995 condamnant la négation du génocide des Juifs, à ceux des Arméniens et des Tutsis.

Pour les premiers, la volonté politique de légiférer en matière historique comporte le risque d’orienter, voire surtout de brider les historiens dans leur recherche de la vérité sur le passé. Jean-Pierre Nandrin, professeur d’histoire aux Facultés Saint-Louis, dénonce ainsi le risque de "judiciarisation" du travail des historiens. "La crainte des historiens est de voir caporaliser la recherche historique [...] en fixer de manière autoritaire les bornes, les interprétations, voire même les champs d’application, par le détour de pratiques mémorielles, tantôt suscitées, tantôt enregistrées sans autre forme d’examen."

Pieter Lagrou, historien, chargé de cours à l’ULB, stigmatise quant à lui les effets pervers d’une éventuelle nouvelle avancée législative dont le moindre ne serait pas le danger de la mise en concurrence des victimes des différents massacres de l’histoire. "Une liste énumérative, limitant la portée de la loi aux cas juif, arménien et tutsi, est arbitraire et donc intellectuellement indéfendable. Une pénalisation de la négation de tous les ’génocides’ou ’crimes contre l’humanité’ne peut qu’ouvrir une course à la reconnaissance de tous les groupes s’estimant victimes de crimes majeurs. La justice belge devra donc se préparer à statuer sur la qualification de la guerre en Tchétchénie et de la politique coloniale de Léopold II [...]."

Pour les seconds, "l’histoire n’est pas le pré carré des historiens". Selon Christine Defraigne, député MR, "si l’historien établit les faits avec rigueur et précision, il ne peut assumer la tâche du législateur qui est de protéger et de concilier [les] mémoires dans le souci prioritaire de la cohésion nationale. L’action politique doit favoriser à la fois l’union de tous les citoyens d’un pays et aussi reconnaître l’ensemble des identités qui coexistent au sein de celui-ci." L’élue se positionne de la sorte sur le terrain de la mémoire collective, qu’il s’agit de faire reconnaître officiellement au nom du maintien de "l’ordre et la paix sociale".

Un autre argument d’importance, parmi d’autres, touche à la notion d’universalité des phénomènes génocidaires. Pour le philosophe François De Smet, l’Etat "est dans son rôle lorsqu’il estime qu’il est de son devoir de pénaliser des propos remettant en question un génocide reconnu [...] parce qu’un génocide n’est pas un massacre comme un autre ; en tant que massacre délibéré et calculé d’un groupe d’hommes pour un motif lié à ce qu’ils sont dans leur chair, le génocide concerne l’humanité entière, présente et à venir, et est bien plus que de l’histoire."

Enfin, et pour conclure sommairement cet inventaire, sans épouser l’une ou l’autre thèse, l’historien Maxime Steinberg donne peut-être une piste de solution en signalant que "les magistrats disposent [...], pour autant qu’ils aient la volonté de faire leur travail, de toute une panoplie d’incriminations pour combattre le négationnisme".

Coordinateurs du dernier dossier de la revue

(1) L’ensemble des réactions citées plus haut sont extraites du dernier dossier de la revue "Politique", intitulé "L’injonction faite à l’histoire : la loi doit-elle sanctionner les vérités politiques ?". Coordonné par Hugues Le Paige, José Gotovitch, Willy Estersohn et Jérémie Detober, il propose, outre les contributions précitées, des collaborations de Willy Estersohn ("France : l’empoignade des historiens"), Philippe Mahoux ("Génocide : triple définition, triple objet"), Michel Staszewski ("Combattre le négationnisme par l’éducation")... Vient de paraître. Rens. : 02.538.69.96 ou Web www.politique.eu.org





Mémorial

De l’Anatolie orientale (1914-1922) à l’Azerbaïdjan (1988-1994), les massacres de masse et les atrocités perpétrés par les Arméniens sur les populations turco-musulmanes ont fait plus d’un million de morts.

Pour les victimes sans sépulture de ces génocides inavoués un Mémorial Virtuel a été érigé.

Ce Mémorial est également dédié aux dizaines de victimes du terrorisme arménien (1975-1985) qui a fait couler le sang d’innocents dans les grandes villes d’Europe et des Etats-Unis.

Ensemble, brisons le mur du silence et de l’oubli... Pour que la mémoire vive !

Accès au Mémorial