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Dossier

La "Question Turco-Arménienne" selon Gaston Gaillard
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Publié le 2004

La "Question Turco-Arménienne"
par l’historien français Gaston Gaillard (1920)

Le texte ci-dessous est extrait du livre de Gaston Gaillard, "Les Turcs et l’Europe", publié en 1920 à la Librairie Chapelot à Paris. Gaston Gaillard, historien français, spécialiste des Balkans et du Moyen-Orient a publié, entre autres, "Le Mouvement Panrusse et les Allogènes" (1919), "L’Allemagne et Le Baltikum" (1919) et "La Fin du Temps" (1933). Dans "Les Turcs et l’Europe", l’auteur traite dans le chapitre VII du "Démembrement de l’Empire Ottoman" et s’attarde, en première partie, sur la "Question Turco-Arménienne" (p. 264 à 297). C’est cette partie que nous vous présentons aujourd’hui dans cette rubrique et que nous vous invitons à découvrir.

D’après Gaillard, la question turco-arménienne, inséparable de la "Question d’Orient" dans son ensemble, était rendue plus critique par la politique des Alliés "qui, après avoir procédé au démembrement de la Turquie, ne semblaient pas avoir renoncé au rejet des Turcs en Asie". Le détachement de l’Arménie de l’Empire Ottoman s’inscrivait, selon l’auteur, dans le cadre de cette politique de "rejet" des Turcs qui, en retour, entraîna le réveil des mouvements pan-turc et pan-arabe...

Peu connu du grand public, le livre de Gaston Gaillard apporte un éclairage très intéressant sur le différend historique turco-arménien, en rupture avec la pensée unique que nous impose le lobby arménien en France.

Pour finir, nous tenons à remercier les professeurs Nuri Bilgin et Mustafa Öner pour leur précieuse contribution à la réalisation de cette page.

Bonne lecture !

L’équipe de Tête de Turc
11.03.03


LA QUESTION TURCO-ARMÉNIENNE
Gaston Gaillard

La question arménienne, qui a si profondément troublé la Turquie et compliqué la question d’Orient a, en somme, pour origine les convoitises de la Russie en Asie Mineure et provient de l’ingérence de cette dernière dans les affaires turques sous le prétexte de s’employer en faveur des Arméniens. Cette question, comme le prouvent les difficultés qu’elle a soulevées depuis qu’elle est posée, est une des faces sous lesquelles se présente l’antagonisme des Slaves et des Turcs et un épisode de la lutte que ceux-ci n’ont cessé de soutenir pour entraver la descente des Slaves vers les rives de la Méditerranée, où les Russes ont toujours cherché à accéder soit par l’Asie Mineure ou la Thrace, soit simultanément par ces deux voies.

Mahomet II, après la prise de Constantinople, avait cependant institué, en 1461, un patriarcat en faveur des Arméniens. Différents droits leur furent ensuite octroyés à diverses époques par des firmans impériaux.

Des religieux arméniens de Calcutta, profitant des libertés dont ils jouissaient dans l’Inde, fondaient, au début du XVIIIe siècle, l’Aztarar, le Nouvelliste, le premier journal qui parut en langue arménienne, et, à la fin du même siècle, les Mékhitharistes faisaient paraître à Venise Yéghanak Puzantian, la Saison byzantine. Vers le milieu du XIXe siècle, les mêmes religieux publiaient une revue littéraire et documentaire, Pazmareb, qui paraît encore de nos jours. Les Arméniens protestants publiaient également une revue de propagande Chtémaran bidani Kidéhatz à Constantinople et, en 1840, le premier grand quotidien en langue arménienne, Archalouis Araradian, l’Aurore de l’Ararat, paraissait à Smyrne.

En 1857, dans le monastère de Varag, près de Van, Miguidirtch Krimian, qui devint plus tard patriarche et catholicos, fondait une imprimerie. Sous le nom d’Ardziv Vaspourakan, l’Aigle de Vaspourakan, il publiait une revue mensuelle pour soutenir la cause de l’indépendance arménienne, et, dans le même temps, à Mouch, s’imprimait une publication analogue Artsvik Tarono, l’Aiglon de Tarôn. Les Arméniens de Russie commençaient aussi vers la même époque à faire paraître diverses publications, telles que Hussissapaïl, l’Aurore boréale, revue publiée à Moscou en 1850, et plusieurs journaux à Tiflis et Bakou. En 1860, l’autorisation était accordée aux Arméniens de constituer une Assemblée nationale arménienne pour discuter et régler leurs affaires religieuses et nationales.

Depuis le XIVe siècle, jusque vers cette époque, l’élément arménien vécut en bonne intelligence avec l’élément musulman, et même des Arméniens persécutés en Russie vinrent se réfugier en Turquie. Les Turcs, qui avaient trouvé des Arméniens mais pas d’Arménie, car celle-ci n’avait eu, au cours d’une histoire très troublée, que de bien courtes périodes d’indépendance avec des frontières bien changeantes, et les Arméniens, qui avaient successivement subi les dominations romaine, séleucide, persane et arabe, vécurent tranquilles pendant six siècles avec les Turcs.

Mais dès 1870, un groupe de jeunes gens donnait une nouvelle vigueur en même temps qu’une autre orientation au mouvement créé et entretenu par les religieux arméniens et publiait à Constantinople des ouvrages en faveur des Arméniens.

En 1875, Portakalian fonde le premier comité révolutionnaire arménien et publie un journal, Asie. Peu après se constitue le comité Araratian qui visait à établir des relations étroites entre les Arméniens de Turquie et de Russie, puis d’autres Tebrotssassiranz, Arévélian et Kilýkia.

A côté de ceux-ci, des comités créés dans un but de charité ou économique tels que "l’Association des dévoués" et "l’Association de Bienfaisance", fondées en 1860, qui se proposaient la mise en valeur de la Cilicie et recueillirent des sommes importantes, ne furent point sans jouer également un rôle dans le mouvement arménien.

La question arménienne commença à se poser réellement et prit bientôt une acuité qui ne fit que croître, en 1878, à la suite de la guerre turco-russe, au moment où la Turquie avait à faire face à de graves difficultés tant intérieures qu’extérieures ; cette question faisait l’objet de l’article XVI du traité de San Stefano du 10 juillet 1878 et de l’article 61 du traité de Berlin.

L’article XVI du traité de San Stefano, rédigé à la demande des Arméniens et proposé par les plénipotentiaires russes, stipulait que "la Sublime Porte s’engage à réaliser, sans plus de retard, l’autonomie administrative exigée par les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens". Les Turcs, qui ne pouvaient admettre la formule "autonomie administrative", demandaient que celle-ci fut remplacée par celle de "réformes et améliorations", mais les Russes exigeaient alors pour garantie l’occupation de l’Arménie par les troupes du Tsar. Le congrès de Berlin supprimait cette clause de garantie et remplaçait la rédaction proposée par la Russie par le texte défendu par la Turquie.

Dans le but d’acquérir une influence morale sur les Arméniens en Turquie afin de s’y assurer une action prépondérante, les orthodoxes inféodés au tsarisme, s’employaient à se faire reconnaître comme une autorité supérieure par le patriarcat de Constantinople et y réussissaient, aidés en cela par les agents politiques russes. On n’allait pas tarder à s’apercevoir que le rattachement des catholicos au patriarcat de Constantinople avait pour but de créer un courant hostile à la Turquie au sein des populations arméniennes de la Russie et de l’Asie Mineure, et que ce mouvement, comme nous allons le voir, allait se révéler anti-turc.

Au moment de l’arrivée des Russes aux portes de Constantinople à la fin de la guerre turco-russe, Nersès Varzabedîan qui avait succédé à Khrimian, se rendait auprès du grand-duc Nicolas avec une délégation et lui remettait un mémorandum dans lequel, après avoir énuméré les griefs des Arméniens contre le gouvernement ottoman, il demandait "qu’on proclamât l’indépendance des provinces orientales de l’Asie Mineure habitées par des Arméniens, ou, au moins, que ces provinces passassent sous le contrôle de la Russie". Une délégation composée de quatre prélats était envoyée en Europe à Rome, à Venise, à Paris et à Londres pour s’assurer du concours des puissances et ceux-ci se rejoignaient au Congrès à Berlin. Leurs démarches, qui avaient pour but d’obtenir le maintien de l’article XVI du traité de San Stefano, ne parvenaient qu’à faire insérer l’article 61 dans le traité de Berlin.

Ce n’est que vers 1885 que l’on entendit parler pour la première fois de ce qu’on appela par la suite le mouvement arménien, et que les révolutionnaires arméniens réfugiés en Angleterre, en France, en Autriche et en Amérique commencèrent à lancer des publications, à former des comités, à s’élever contre de prétendues exactions turques et à dénoncer la violation du traité de Berlin.

Ces idées d’indépendance faisaient rapidement de plus en plus de progrès, et les prélats qui, après la mort de Nerses, étaient connus pour leurs sentiments turcophiles, comme Haroutian Vehabedian, évêque d’Erzeroum, élu patriarche en 1885, se voyaient abandonnés par le clergé arménien et se trouvaient bientôt en opposition avec les adhérents des comités.

En 1888, Khorène Achikian, qui succéda à Vehabedian, fut également accusé de turcophilie et les comités s’efforcèrent de le faire remplacer par Narbey qui avait fait partie de la délégation envoyée en Europe lors du Congrès de Berlin.

Ce mouvement arménien provoquait nécessairement entre les divers éléments de la population des incidents qui étaient considérablement grossis et portés ensuite par les évêques et les consuls à la connaissance des puissances européennes comme la conséquence des cruautés exercées par les Turcs.

A la suite de la guerre turco-russe, l’agitation révolutionnaire qui se produisait en Russie et au Caucase avait sa répercussion parmi les Arméniens, et le gouvernement tsariste, par les mesures de rigueur qu’il prenait alors, ne faisait qu’aviver cette agitation en augmentant le mécontentement des Arméniens.

Migiurditch Portakalian, professeur à Van, venait à Marseille et en 1885 y publiait le journal Armenia. Minas Tcheraz faisait paraître en même temps à Paris un autre journal sous le même nom. Ces publicistes, tant dans ces organes que par des conférences, réclamaient l’application de l’article 61 du traité de Berlin.

En 1880, des comités révolutionnaires se formaient en Turquie. A Erzeroum, se fondait, en 1882, "l’Association des Hommes armés", association qui fut dissoute en 1883 à la suite de l’arrestation de quelques-uns de ses membres.

Un soulèvement avait lieu à Van, en 1885, à l’occasion de l’élection d’un évêque et des mouvements insurrectionnels se produisaient à Constantinople, à Mouche et à Alachkehr, sous différents prétextes.

L’année suivante, en 1886, un certain Nazarbey, originaire du Caucase, et sa femme Maro, créaient, en Suisse, le Hintchak, la Sonnette, comité social-démocrate se proposant de faire octroyer aux Arméniens une administration autonome, et fondait à Londres un organe mensuel du même nom. Ce comité entendait y parvenir non par l’intervention ou la médiation des puissances européennes auxquelles il considérait inutile de faire de nouveau appel, vu l’opposition des intérêts de ces dernières, mais par la seule action de ses organisations dans tout le pays, chargées de ramasser des fonds, d’équiper des hommes pour fomenter des troubles, et au moment opportun, après avoir affaibli le gouvernement, de réaliser ses aspirations.

Le comité Hintchak s’assurait des représentants dans toutes les grandes villes telles que Smyrne, Alep, Constantinople, et son organisation était achevée en 1889.

En 1890, à l’instigation des Hintchakistes, une révolte éclatait à Erzeroum et des incidents se produisaient dans différentes localités. A Constantinople, des manifestants armés, précédés par le patriarche Achikian, se dirigeaient vers la Sublime Porte pour exposer leurs griefs, mais étaient dispersés, et le patriarche auquel on reprochait sa correction devait par la suite démissionner après l’attentat dont il était l’objet.

En effet, le comité Hintchak, qui n’était point sans trouver un appui matériel et moral auprès des représentants des puissances et principalement de ceux de la Russie et de l’Angleterre, n’en continuait pas moins à poursuivre ses intrigues et redoublait d’activité.

Le dimanche 25 mars 1894, à Samsoun, dans la cour de l’église, un certain Agap, de Diarbékir, qui avait été désigné par le comité Hintchak pour assassiner le patriarche Achikian, auquel le comité reprochait d’entretenir des rapports corrects avec le gouvernement ottoman, tirait sur le prélat un coup de revolver qui ne l’atteignait point. A la suite de cet attentat, Achikian démissionnait et Matheos Ismirlian, qui était soutenu par les comités, était élu patriarche grâce à la pression exercée par ces derniers sur l’Assemblée nationale. Matheos Ismirlan prenait aussitôt la présidence du Hintchak auquel il donnait une nouvelle extension, et nommait peu après, président du conseil ecclésiastique du patriarcat et ensuite catholicos de Cilicie, un prêtre nommé Kirkor Aladjan, qui avait été révoqué et envoyé à Constantinople après avoir insulté le gouverneur de Mouch.

Quelques Arméniens, que le programme du comité "HintchaK" ne satisfaisait pas, fondaient en 1890, une nouvelle association sous le nom de "Trochak" qui prit, plus tard, celui de "Tachnakizoutioun", et publia le journal Trochak. Les membres de ce comité avaient recours aux menaces et à la terreur pour obtenir l’argent qui leur était nécessaire et ne répugnaient point à aller jusqu’à assassiner des personnes qui refusaient de se rendre aux injonctions du comité. En 1896, les comités tentaient une attaque à main armée contre la Banque ottomane. Des comitadjis en armes, venus d’Europe avec des passeports russes, faisaient irruption à la Banque ottomane et étaient dispersés par les troupes gouvernementales. Mais les promoteurs de l’attaque n’étaient pas arrêtés grâce à la protection qui leur était accordée par les autorités russes et françaises. Escortés par Maximof, d’origine arménienne, premier drogman de l’ambassade de Russie, et Rouet, premier drogman de l’ambassade de France, ils furent amenés par la mouche de cette dernière ambassade à bord du paquebot "Gironde", des Messageries Maritimes. Les adhérents du "Trochak" retranchés dans les églises de Galata, de Samatra et du Patriarcat imploraient la grâce du gouvernement, tandis que Arméne Aktoni, un des chefs du comité, se suicidait, après avoir attendu l’arrivée de la flotte anglaise du haut de Soulou-Monastir, à Samatra.

Les évêques continuaient, non sans succès, de solliciter le concours des consuls russes, anglais et français ; toutefois, Monseigneur Ismirlian, qui avait envoyé un ultimatum au Palais impérial et poursuivait ses intrigues, était enfin révoqué en 1896 et envoyé à Jérusalem.

A cette époque, des Arméniens partaient en grand nombre pour l’Europe et l’Amérique, et le catholicos d’Etchmiadzine envoyait à la Conférence de la Haye des délégués pour y exposer la question arménienne en Turquie. Ces comités, qui déployaient une telle activité en Turquie, n’entreprenaient rien en faveur de leurs compatriotes en Russie.

Les comités qui s’étaient fondés pendant ou avant le patriarcat de Nersès sous les noms de "Ararat", "Orient", "Amis de l’Instruction", "Cilicie", s’étaient fusionnés en 1890 sous le nom de "Miatzal Anikéroutioun Hayotz", et cette association continuait d’étendre l’organisation de comités jusque dans les plus petites localités, profitant de la tolérance du gouvernement ottoman et de ses dispositions bienveillantes à l’égard des Arméniens pour se livrer à une active propagande contre les Turcs.

Cette propagande était secondée par les évêques arméniens dans les provinces orientales, où ceux-ci s’efforçaient de provoquer une intervention européenne. De leur côté, les Russes, poursuivant leur rêve de domination de l’Eglise orthodoxe en même temps que celui de l’absorption de l’Arménie, poussaient par tous les moyens les Arméniens contre les Turcs et les encourageaient à réaliser leur idéal national, certains de les attirer ainsi plus facilement sous la domination russe.

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L’action de ces comités fut, comme nous allons le voir, très importante dans les événements qui se déroulèrent en Asie Mineure.

Des insurrections, dont on retrouve la trace depuis 1545 et qui durèrent jusqu’à la proclamation de la Constitution en 1908, avaient lieu continuellement dans la région montagneuse de Zeïtoun. Ces insurrections se trouvaient favorisées par la forme de l’administration féodale qui s’était maintenue dans cette région. Chacun des quatre quartiers de Zeïtoun était gouverné par un chef qui avait pris le titre de "ichehan", prince, sorte de seigneur auquel les villages turcs devaient payer une redevance perçue par des commis spéciaux. L’action des comités ne manquait pas de mettre à profit cet état de choses, et ce n’est qu’en 1895 que le gouvernement ottoman le fit cesser.

Les Arméniens avaient déjà refusé le paiement des impôts et s’étaient révoltés à plusieurs reprises entre 1782 et 1850, époque à laquelle les Turcs exaspérés par les pillages et les exactions des montagnards arméniens abandonnèrent leurs biens et émigrèrent. Jusque là les révoltes de Zeïtoun pouvaient être attribuées à l’administration des "ichehan". Mais les instigateurs du mouvement arménien ne tardaient pas à se servir de ces troubles continuels et leur donnaient bientôt un nouveau caractère. Ce mouvement était encouragé et largement soutenu par des Arméniens qui vivaient à l’étranger, et, en 1865, à la suite de prétendues exactions des Turcs, les comités nationalistes s’insurgeaient contre le gouvernement pour réclamer l’indépendance de Zeïtoun. Les révoltes se succédaient alors sans discontinuité jusqu’à celle que les Hintchakistes déterminèrent en 1895 et qui dura 45 jours.

En 1890, les comités "Hintchak" et "Tachnakzoutioun" avaient provoqué des insurrections à Erzeroum, et, en 1894, à Samsoun, où eut lieu l’attentat contre le patriarche Achikian dont nous avons parlé plus haut. En 1905 les Tachnakistes y déclanchaient une nouvelle insurrection. La rébellion gagnait Amassia, Sivas, Tokat, Mouch et Van, et les comités travaillaient à l’étendre et à l’aggraver. En 1905-1906, les man�uvres des comités arméniens parvenaient à créer une animosité entre Kurdes et Arméniens, à laquelle aucune espèce de réforme ne semblait plus capable de mettre fin. Du reste, en 1909-1910, lors de nouveaux troubles, les chefs révolutionnaires s’attaquaient ouvertement aux troupes ottomanes.

Deux ans après la confiscation et la remise au gouvernement ottoman des biens meubles et immeubles appartenant aux églises arméniennes qui avait eu lieu le 21 juin 1903, Batoum était, le 6 février 1905, le théâtre de massacres, et ceux-ci se renouvelaient ensuite à Erivan, Nakhjivan, Choussa et Caussak. En 1908, le gouvernement du tsar faisait régner une violente oppression sur tout le Caucase et un oukase ordonnait l’élection d’un nouveau catholicos, à la place de Mgr Khrimian, mort en octobre 1907. Mgr Ismirlian était nommé pour lui succéder en 1908. A ce moment, la tyrannie russe se faisait si durement sentir que les Tachanakistes se réfugiaient à Constantinople, où les Jeunes Turcs n’hésitaient pas à prendre position en faveur des Arméniens de Russie.

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On pouvait croire qu’après la proclamation de la Constitution, les comités qui avaient cherché à hâter la chute de l’empire par une agitation capable d’amener une intervention étrangère, mettraient fin à leur activité révolutionnaire pour ne plus s’occuper que de questions sociales et économiques. Sabah-Gulian, originaire du Caucase, président du "Hintchak", dans une réunion du comité hintchakiste tenue en 1908 à l’église Sourp-Yerourtoutioun de Péra, déclarait, à propos du programme Hintchak et du régime constitutionnel : "Nous, Hintchakistes, mettant fin à l’activité révolutionnaire, devons travailler de toutes nos forces pour le progrès de la patrie". De son côté, Agnoni, d’origine russe, un des présidents du Tachnaktzoutioun, proclamait que "le premier devoir des Tachnakistes serait de joindre leurs efforts à ceux du Comité Union et Progrès pour maintenir la Constitution ottomane et assurer l’harmonie et la concorde entre les différents éléments".

L’union des comités s’était alors dissoute, la situation nouvelle de l’empire turc ayant amené entre eux des divergences de vues, mais, peu après, les comités Tachnakzoutioun, Hintchak, Veragaznial-Hintchak ne tardaient pas à se réorganiser et à former de nouveaux comités dans toute la Turquie. Le comité Ramgavar, Droits du peuple, était constitué en Egypte, par M. Boghos Nubar, après la proclamation de la Constitution, et faisait montre de la plus grande activité. Ce comité, en mars 1914, s’entendait pour agir de concert avec le "Hintchak", le "Tachnakzoutioun" et le "Veragazmial-Hintchak". Un autre comité, le "Sahmanatragan", se constituait également. Ces comités s’assuraient de l’appui du patriarcat et des évêques pour raffermir leur influence et étendaient partout leurs ramifications afin d’obtenir la majorité aux élections. Ils se livraient à une active propagande pour gagner l’opinion publique arménienne à l’aide de publications de toutes sortes : livres pour les écoles, almanachs, cartes postales, chansons, etc., édités à Genève ou en Russie.

Dès 1905, les comités arméniens avaient décidé, dans un Congrès tenu à Paris, de mettre en �uvre tous les moyens pour arriver à l’indépendance de la Cilicie. La Russie, de son côté, s’efforçait activement de répandre l’orthodoxie parmi les Arméniens dans la région d’Adana, Marache et Alexandrette, afin d’étendre sa zone d’influence de ce côté et de se frayer ainsi un passage vers la Méditerranée. Au reste, l’évêque d’Adana, Mochègue, s’employait à préparer la révolte qui devait éclater peu après.

Les chrétiens d’Arménie facilitaient ainsi l’extension de l’empire russe. En 1904-1905, des démarches étaient faites par les Nestoriens pour qu’on leur envoyât des prêtres russes et passer à l’orthodoxie. Les Arméniens de Bitlis, Diarbékir et Kharpout remettaient en 1907 au consulat de Russie une pétition, couverte de plus de 200.000 signatures, pour demander leur admission à la sujétion russe.

Le chef Hintchakiste Sabah-Gulian avouait lui-même, dans le journal Augah Hayassdan, l’Arménie indépendante, que les adhérents du comité avaient profité de la négligence des Turcs pour ouvrir des magasins d’armes où celles-ci étaient vendues à moitié prix, quand elles n’étaient pas données gratuitement.

Les comités arméniens profitèrent des élections législatives pour tenter une nouvelle agitation. Ils redoublèrent d’activité, et, contrairement à leurs engagements, les Hintchakistes lièrent partie avec les membres de l’opposition qui s’étaient enfuis à l’étranger.

Lors de la guerre balkanique, en 1913, les comités Tachnakistes lançaient des manifestes contre le gouvernement ottoman et le parti Union. Les consuls de Russie à Erzeroum, Bitlis, ne dissimulaient pas leurs sympathies, et, celui de Van menaçait le vali de l’arrivée des troupes moscovites à travers l’Azerbaïdjan sous le prétexte d’écarter les prétendus dangers que les Arméniens avaient à redouter de la part des Turcs et de rétablir l’ordre.

Or, tandis que la Russie étouffait chez elle sans ménagement toutes les tentatives des comités arméniens, elle encourageait et donnait un appui énergique à ceux qui fomentaient des révoltes en Turquie. Du reste, dans le rapport adressé par le consul de Russie à Bitlis, à l’ambassadeur de Russie à Constantinople, à la date du 24 décembre 1912 sous le no 63, celui-ci, informe son gouvernement que la devise des Tachnakistes est "selon leurs propres termes d’amener ici les Russes" et que "pour arriver à cette fin, les Tachnakistes ont recours à différents moyens et s’efforcent d’amener des collisions entre les Arméniens et les Musulmans et spécialement avec les troupes ottomanes". Il cite à l’appui de cette assertion quelques faits qui ne laissent aucun doute sur sa véracité.

Il écrivait, ce qui aujourd’hui éclaire singulièrement la politique des Alliés :

"Votre Excellence comprendra que les futurs chocs entre Arméniens et Musulmans dépendront, en partie, de la ligne de conduite et de l’activité du Comité Tachnakzoutioun, du cours des négociations de paix entre la Turquie et les Etats slaves des Balkans, et, à la suite de ces négociations, de l’éventualité d’une occupation de Constantinople par les Alliés. Si les délibérations de la Conférence de Londres n’aboutissaient pas à la paix, l’approche de la chute de la capitale ottomane ne serait pas sans influencer les rapports entre les Musulmans et les Arméniens de Bitlis.

Les Arméniens des villes, aussi bien que ceux des campagnes, ont, de même que leurs chefs religieux, témoigné toujours de leur penchant et de leur affection pour la Russie et déclaré à plusieurs reprises que le Gouvernement turc est incapable de faire régner ici l’ordre, la loi et la prospérité. Beaucoup d’Arméniens promettent, dès maintenant, d’offrir leurs églises aux soldats russes pour être converties en temples orthodoxes.

L’état actuel des Balkans, la victoire des gouvernements slaves et hellénique sur la Turquie, ont surexcité les Arméniens et rempli leur c�ur de l’espoir et de la joie d’être délivrés de la Turquie."

L’envoi à Bitlis d’une Commission composée d’Arméniens et de Turcs, présidée par un Anglais, pour l’application des réformes dans les provinces turques voisines du Caucase, n’était point, comme bien l’on pense, pour satisfaire les Arméniens et les Russes qui avaient sacrifié de nombreux soldats pour s’en assurer la possession.

Profitant des difficultés du gouvernement ottoman après la guerre balkanique, les comités se mirent d’accord pour soulever à nouveau la question des "réformes des provinces orientales". Une Commission spéciale, qui avait pour président M. Boghos Nubar, était envoyée par le catholicos d’Etchmiadzine auprès des gouvernements européens pour soutenir les revendications arméniennes. Une campagne de presse était faite en même temps par les journaux arméniens d’Europe, de Constantinople et d’Amérique et, en particulier, par l’Agadamar, organe du comité Tachnaktzoutioun qui ne répugnait pas à lancer toutes sortes de calomnies contre les Turcs et à annoncer de soi-disant attentats.

En 1913, la Russie prenait l’initiative d’un projet de réformes à introduire en Arménie. Elle le faisait communiquer par M. de Giers à la Conférence des six ambassadeurs qui en confiait l’étude à une commission. Les représentants allemands et autrichiens s’étant montrés peu favorables au projet russe devant cette commission des réformes arméniennes qui se réunit du 20 juin au 3 juillet 1913 à l’ambassade d’Autriche-Hongrie à Yeni-Keni ; la Russie, à la suite de cet échec, s’efforçait d’amener l’Allemagne à accepter sa manière de voir.

M. de Giers et M. de Wangenheim tombaient d’accord en septembre 1913 sur un programme auquel la Porte Sublime opposait une contre-proposition. Cependant les représentants de la Russie parvenaient à conclure entre le 26 janvier et le 8 février 1914, un accord russo-turc.

Lorsque le plan des réformes fut ébauché et que les attributions et la compétence des inspecteurs et de leur personnel furent déterminées, le catholicos adressait une dépêche de félicitations à M. Boghos Nubar et celui-ci en envoyait une autre à M. Sasonov, car les comités arméniens considéraient les résultats obtenus comme un premier pas fait vers l’autonomie. Encouragés par ce premier succès, les comités se montraient plus actifs. Le Tachnaktzoutioun transférait son siège à Erzeroum et y tenait un congrès. Le comité Hintchak envoyait en Russie et au Caucase plusieurs de ses membres les plus influents pour recueillir des fonds, afin de fomenter un soulèvement dans le but d’atteindre tout particulièrement le parti Union et Progrès et de renverser le gouvernement. Sur ces entrefaites, la guerre éclatait.

Le patriarche, qui se donnait comme le représentant de la nation arménienne, réunissait en conseil, sous sa présidence, les chefs du Tachnaktzoutioun, du Hintchak, du Ramgavar et du Vergazmial-Hintchak, et les membres de l’Assemblée nationale arménienne affiliés à ces comités, pours’entendre sur l’attitude à adopter dans le cas où le gouvernement ottoman participerait à la guerre. Aucune décision ne fut prise,les Hintchakistes se réservant et les Tachnakistes déclarant attendre la tournure que prendraient les événements pour se prononcer. Toutefois ces comités poursuivaient chacun de leur côté leur activité et transmettaient dans les provinces des instructions disant que si les Russes avançaient, tous les moyens devaient être employés pour gêner la retraite des troupes ottomanes, arrêter leur ravitaillement et que, si l’armée ottomane avançait, les soldats arméniens devaient abandonner leurs formations, constituer des bandes et se joindre aux Russes.

Les comités profitaient de la situation dans laquelle se trouvait le gouvernement ottoman, à peine sorti d’une guerre désastreuse et engagé dans un nouveau conflit pour déterminer des insurrections à Zeïtoun et dans le sandjak de Marach, de Césarée et surtout dans le vilayet de Van, dans celui de Bitlis, à Bitlis, à Talori et à Mouch, et dans celui d’Erzeroum. Dans le sandjak d’Erzeroum et de Bayézid, dès l’ordre de mobilisation, la plupart des Arméniens qui étaient mobilisés passaient du côté russe, où après avoir été équipés et armés à nouveau, ils étaient envoyés contre la Turquie. Il en fut de même à Erzindjan, où les trois quarts des Arméniens passèrent en Russie. Les Arméniens du vilayet de Mamouret’ul Aziz (Kharpout), où les Musulmans furent également attaqués et où des armes étaient rassemblées, fournirent de nombreuses recrues aux bataillons dirigés par la Russie vers Van et la frontière persane. De nombreux émissaires avaient été envoyés de Russie et de Constantinople à Dersim et dans ses environs pour soulever les Kurdes contre le gouvernement ottoman. Il en était de même dans le vilayet de Diarbékir, où les Arméniens étaient cependant en minorité. On y découvrit des dépôts d’armes de toutes sortes en même temps que de nombreux réfractaires.

Dans la région de Kara-Hïssar, où ils avaient tenté de petits mouvements révolutionnaires pendant et après la guerre balkanique, les Arméniens ne répondaient pas à l’appel de la mobilisation et se préparaient à l’insurrection en attendant la venue des Russes.

Des incidents analogues : insoumissions, attaques contre les Turcs, menaces aux familles des Musulmans mobilisés, se produisaient dans le vilayet d’Angora. Dans le vilayet de Van, lorsque les Russes, auxquels s’étaient joints des volontaires arméniens, entreprirent un mouvement offensif, des paysans arméniens se rassemblèrent et se disposèrent à attaquer les fonctionnaires et les gendarmes ottomans. Au début de 1915, des révoltes avaient lieu à Kévache, Chatak, Havassour et Timar et se propagèrent dans les casas d’Ardjitch et d’Adeldjivaz. A Van, plus de cinq mille insurgés, dont sept cents d’entre eux attaquaient la forteresse, faisaient sauter les édifices militaires et gouvernementaux, ceux de la Banque ottomane, de la Dette publique, de la Régie des Tabacs, des Postes et Télégraphes, et mettaient le feu au quartier musulman. Cette insurrection se calmait vers la fin d’avril. De nombreuses bandes arméniennes, commandées par des officiers russes, tentaient ensuite de franchir la frontière du côté de la Russie et de la Perse.

Après la prise de Van, les Arméniens offraient un banquet au général Nicolaïef, commandant en chef de l’armée russe du Caucase, et celui-ci, dans le discours qu’il prononçait à cette occasion, déclarait : "Depuis 1626, les Russes ont toujours travaillé à délivrer l’Arménie, mais les circonstances politiques les ont empêchés de réussir. Aujourd’hui que le groupement des nations s’est radicalement modifié, on peut espérer que la libération des Arméniens s’accomplira". Aram Manoukian, dit Aram pacha, que le général Nicolaïef nommait peu après gouverneur provisoire de Van, lui répondait : "Lorsqu’il y a un mois nous nous sommes soulevés, nous comptions sur l’arrivée des Russes. Notre position était très périlleuse. Nous devions ou nous rendre ou mourir. Nous avons préféré mourir, mais, à un moment inattendu, vous êtes accourus à notre secours".

Les bandes arméniennes obligeaient même le gouvernement ottoman à distraire une partie de ses troupes pour réprimer leurs menées révolutionnaires dans le vilayet de Brousse et ses environs. A Adana, comme dans les autres provinces, les Arméniens faisaient toutes sortes de préparatifs insurrectionnels.

Devant ces tentatives de révolte, le Gouvernement turc ordonnait des expéditions militaires qui, vu les circonstances, se montraient sans pitié et se livraient à une répression impitoyable. Un ordre du Gouvernement turc du 20 mai 1915, relatif aux changements des lieux de résidence des populations arméniennes, comportait des mesures pour la déportation des Arméniens. Vu la négligence des Turcs et les méthodes semblables qui avaient été employées par les Allemands sur le front occidental, on peut toutefois se demander si ces mesures ne leur ont pas été suggérées par ces derniers.

Tahsin pacha, gouverneur de Van, était remplacé par Djevded bey, beau-frère d’Enver, et Khalil pacha, un autre parent d’Enver, recevait le commandement des troupes turques de la région d’Ourmiah. Talat nommait Mustapha Khalil, son beau-frère, à Bitlis.

Par un enchaînement inévitable et par leur répercussion réciproque, les manoeuvres insurrectionnelles des Arméniens qui appelaient des mesures répressives de la part des Turcs avivaient les dissentiments existants et aboutissaient à créer une situation déplorable pour les uns et les autres. On comprend que, dans de telles conditions, des conflits incessants se soient élevés entre ces deux éléments de la population, que tour à tour il y ait eu des représailles d’un côté et de l’autre, après la guerre turco-russe, les événements de 1895-1896, lors du conflit d’Adana, pendant la guerre balkanique et la dernière guerre. Mais on ne peut accepter les informations qui prétendent que le chiffre des Arméniens massacrés par les Turcs s’élèverait à plus de 800.000, et qui ne parlent point des Turcs massacrés par les Arméniens. Ce chiffre ne correspond pas à la réalité et est manifestement exagéré, puisque le nombre des Arméniens, qui était de 2.300.000 environ pour tout l’empire turc, ne dépassait pas avant la guerre, dans les provinces orientales, 1.300.000 et que les Arméniens prétendent être encore en nombre suffisant pour constituer un Etat. D’après les statistiques arméniennes, avant 1914, il y avait environ 4.160.000 Arméniens dont, en dehors des 2.380.000 que comptait l’empire ottoman, 1.500.000 étaient sujets de l’empire de Russie, 64.000 vivaient dans les provinces du chah de Perse et dans les colonies à l’étranger et 8.000 environ à Chypre, dans les îles de l’archipel, la Grèce, l’Italie et l’Europe occidentale.

On ne peut d’ailleurs mieux faire, en réponse aux vives et incessantes réclamations faites par les Arméniens ou présentées à leur instigation, que renvoyer au Rapport intitulé, Statistique des provinces de Bitlis et de Van, du général Mayewsky, consul général de Russie d’abord à Erzeroum pendant six ans puis à Van, et représentant d’une puissance qui s’était toujours montrée foncièrement hostile à la Turquie. Il y écrivait :

"Sans exception, les allégations des publicistes, selon lesquelles les Kurdes travailleraient à exterminer les Arméniens, doivent être rejetées en bloc. Si elles étaient fondées, il eût fallu que pas un individu appartenant à une autre race n’eut pu exister parmi les Kurdes et que les différents peuples vivant au milieu d’eux se fussent trouvés dans la nécessité d’émigrer en masse, faute de pouvoir se procurer un morceau de pain ou devenir leurs esclaves. Or, ni l’une ni l’autre de ces situations ne se sont réalisées. Au contraire, tous ceux qui connaissent les provinces orientales attesteront que, dans ces contrées, les villages des chrétiens sont en tout cas plus prospères que ceux des Kurdes. Si les Kurdes n’étaient rien que des brigands et des voleurs, comme les Européens le prétendent, l’état de prospérité des Arméniens, qui a duré jusqu’en 1895, n’aurait jamais été possible. Ainsi, jusqu’en 1895, la détresse des Arméniens en Turquie n’est qu’une légende. L’état des Arméniens ottomans n’était pas pire que celui des Arméniens se trouvant dans d’autres pays.

Les plaintes suivant lesquelles l’état des Arméniens de Turquie serait intenable ne se rapportent guère aux habitants des villes, car ceux-ci ont joui de tout temps de leur liberté et ont été favorisés sous tous les rapports. Quant aux paysans, grâce à une connaissance parfaite des travaux agricoles et de l’arrosage artificiel, leur condition était de loin meilleure que celle des paysans de la Russie centrale.

Quant au clergé arménien, ses efforts au sujet de l’enseignement religieux sont nuls. Par contre, les prêtres arméniens ont beaucoup travaillé à cultiver les idées nationales. Dans l’intérieur des couvents mystérieux, l’enseignement de la haine du Turc prit la place des dévotions. Les écoles et les séminaires contribuèrent largement à cette oeuvre des chefs religieux."

A la suite de la débâcle russe, les Arméniens, les Géorgiens, et les Tartares formaient une République transcaucasienne qui ne devait avoir qu’une existence éphémère, et nous avons exposé ailleurs la tentative faite conjointement par ces trois Etats pour sauvegarder leur indépendance.

Le Gouvernement des Soviets publiait, le 13 janvier 1918, un décret stipulant dans son article 1 "l’évacuation de l’Arménie par les troupes russes et la formation immédiate d’une armée de milices arméniennes dans le but de garantir la sécurité personnelle et matérielle des habitants de l’Arménie turque" et dans son article 4 "la formation d’un Gouvernement provisoire arménien en Arménie turque, sous forme de conseil des délégués du peuple arménien, élus sur la base démocratique", ce qui évidemment ne pouvait donner satisfaction aux Arméniens.

Deux mois après la promulgation de ce décret, le traité de Brest-Litovsk, en mars 1918, stipulait dans son article 4 que "la Russie fera tout ce qu’il est en son pouvoir pour assurer l’évacuation rapide des provinces orientales d’Anatolie et leur restitution à la Turquie. Ardahan, Kars et Batoum seront évacués sans retard par les troupes russes."

Les Arméniens se montraient d’autant plus mécontents et inquiets à la suite de ces événements que n’ayant pas dissimulé leur hostilité contre les Turcs et leur satisfaction d’être soustraits à leur domination, ils craignaient leur retour offensif et que ceux-ci reprissent pour le moins les provinces qu’ils avaient perdues en 1878.

Au mois d’avril de la même année, la lutte recommençait et successivement Trébizonde, Erzindjan, Erzeroum, Mouch, Van retombaient aux mains des Turcs. A la suite des pourparlers entamés par les Géorgiens avec les Turcs et des tractations intervenues, les Arméniens constituaient une république sur les territoires de la région d’Erivan et du lac Sevan.

****

A la suite de la discussion de la question arménienne devant la Conférence de la Paix et des longs échanges de vues qui avaient eu lieu, M. Wilson, au mois d’août 1919, s’adressant directement au gouvernement ottoman, le mettait en demeure de prévenir tout massacre d’Arméniens et l’avertissait que, dans le cas où le gouvernement de Constantinople n’y réussirait pas, il annulerait le douzième des quatorze points de son programme prévoyant le maintien de la souveraineté turque, ce qui, on doit le remarquer en passant, devenait contradictoire avec d’autres points du même programme et notamment avec le principe du fameux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dont il concevait l’application d’une manière absolue.

Ne renonçant pas à la tactique qui avait attiré contre eux l’animosité des Turcs et l’avait exaspérée, les Arméniens, à la fin d’août 1919, s’apprêtaient à remettre aux Hauts Commissaires alliés à Constantinople une nouvelle note pour attirer leur attention sur la situation de l’élément chrétien en Anatolie et sur le danger que les Arméniens de la République d’Erivan commençaient à courir. Mgr Zaven, patriarche arménien, dans une déclaration publiée par Le Temps en indiquait le sens et l’esprit.

M. Gérard, ancien ambassadeur des Etats-Unis à Berlin, dans un télégramme adressé à M. Balfour, le 15 février 1920, exprimait sa surprise à la nouvelle que les Alliés pouvaient se résoudre à ne pas assurer l’existence de l’Arménie et affirmait que des accords relatifs au partage de l’Arménie avaient été conclus pendant que M. Balfour était ministre des Affaires étrangères, et à une époque où les leaders et les hommes d’Etat alliés appuyaient leur action sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il déclarait que 20.000 pasteurs, 35 évêques, 250 recteurs d’universités et de collèges et 40 gouverneurs qui ont pris parti pour l’Arménie ne manqueront pas de protester contre la ruine de l’Arménie. Les Américains ont d’ailleurs donné 6.000.000 de livres au fond de secours arménien et 6.000.000 de livres leur sont encore demandés pour aider les Arméniens pendant la période d’organisation de leur Etat. Il rappelait que dix membres de son parti, y compris M. Hughes et M. Root, et avec l’approbation du sénateur Lodge, avaient télégraphié au Président que l’Amérique devait aider l’Arménie. Et il ajoutait : "Nous désirons vivement que la Grande-Bretagne tienne compte sérieusement de l’opinion publique américaine touchant l’affaire arménienne et demandons s’il n’est pas possible de reporter l’étude de la question turque après la ratification du traité par le Sénat".

M. Balfour, dans sa réponse, faisait observer à M. Gérard que le premier paragraphe de son télégramme contenait une erreur et qu’il n’avait conclu aucun traité, touchant l’Arménie. Il déclarait qu’il ne comprenait pas que 20.000 pasteurs, 35 évêques, 250 recteurs d’universités et de collèges et 40 gouverneurs puissent rendre l’Angleterre responsable de la non création immédiate d’une plus grande Arménie comprenant l’Arménie russe au nord et s’étendant jusqu’à la Méditerranée au sud. Il ajoutait :

"Permettez moi de vous rappeler les faits :

1° La Grande-Bretagne n’a pas d’intérêts en Arménie, excepté ceux qui sont basés sur des motifs humanitaires. A cet égard sa position est exactement la même que celle de l’Amérique.

2° J’ai toujours demandé, toutes les fois que j’en ai eu l’occasion, que les Etats-Unis prissent une partie des charges nécessaires pour améliorer la situation dans les territoires qui étaient turcs avant la guerre, et surtout que l’Amérique accepte un mandat sur l’Arménie. Des événements sur lesquels la Grande-Bretagne n’avait pas de contrôle ont empêché la réalisation de cette idée et en retardant le règlement de la paix avec la Turquie ont eu des résultats très malheureux.

Il semble que les idées que l’on se fait sur l’Arménie contiennent de graves erreurs. Vous faites appel dans votre première phrase au principe d’auto-disposition. Si on le prend dans son sens ordinaire c’est-à-dire en se conformant au désir de la majorité habitant vraiment dans un district, il faut se souvenir que dans de vastes régions de l’Arménie, les habitants sont, dans une énorme proportion, mahométans, et que si on leur permettait de voter, ils voteraient certainement contre les Arméniens. Je ne pense pas que ceci soit une conclusion, mais il ne faut pas l’oublier. Quiconque voudra bien aider l’Arménie pendant la période de formation devra, je le crains, être prêt à employer la force militaire. La Grande Bretagne a la plus grande difficulté à assurer les responsabilités dont elle s’est déjà chargée. Elle ne peut y ajouter l’Arménie. L’Amérique, avec sa vaste population et ses ressources intactes, sans nouvelles obligations imposées par la guerre, est bien mieux placée qu’elle pour le faire. Elle s’est montrée très libérale envers ces peuples opprimés, mais je crains bien que même la libéralité la plus généreuse, si elle n’est pas appuyée par une aide politique et militaire, ne soit tout à fait insuffisante pour remédier aux malheureuses conséquences de la cruauté et du mauvais gouvernement turcs.

Si je ne me trompe, en lisant votre télégramme, mon attitude à l’égard de cette question a été mal comprise en Amérique. Je vous serai reconnaissant si vous vouliez bien faire publier cette lettre."

M. Gérard répondait à M. Balfour, le 28 février, qu’en faisant allusion aux traités conclus durant le ministère de M. Balfour, il avait en vue les accords Sykes-Picot et, après avoir dit "que la Grande-Bretagne et la France n’avaient pas le droit de demander à l’Amérique d’aider l’Arménie, avant qu’elles consentent à faire justice à l’Arménie", il déclarait "que la confusion qui règne dans la question d’Arménie depuis 1878 n’est pas sans avoir des relations avec une série d’arrangements, bien intentionnés, probablement, dans lesquels la Grande-Bretagne a joué le rôle prépondérant."

"Notre foi dans la conduite chevaleresque de l’Angleterre et de la France, et notre conviction de l’inopportunité de laisser la menace turque prévaloir sur la volonté de la civilisation occidentale par de nouveaux sacrifices de l’Arménie, nous incite à vous demander de mettre fin à la situation défavorable de l’Arménie en vous suppliant d’esquisser un plan pour l’aider à atteindre ses revendications légitimes, tenant compte que nous voudrons bien nous charger de notre part un jour et n’oubliant pas la nécessité absolue de continuer l’accord qui doit exister entre nos démocraties pour notre bien mutuel et pour celui du monde."

Peu après, lord Curzon disait à la Chambre des Lords qu’"il faut bien reconnaître que les Arméniens au cours de ces dernières semaines, ne sont pas comportés comme d’innocents petits agneaux, ainsi que certains se l’imaginent. En réalité, ils se sont livrés à toute une série d’attaques sauvages, où ils se sont montrés sanguinaires". Le Times du 19 mars faisait le récit de ces atrocités.

Au début de février 1920, le British Armenia Committee de Londres avait remis à M. Lloyd George un mémorandum où étaient consignées, avant que le règlement définitif du problème turc fût élaboré, les revendications essentielles de l’Arménie.

Dans ce document le comité enregistrait avec regret le doute exprimé par lord Curzon, le 17 décembre 1919, que la réalisation totale du programme arménien comprenant la constitution d’une Arménie s’étendant d’une mer à l’autre, fût possible, d’autant plus qu’il se rendait compte que l’attitude des Etats-Unis ne facilitait pas la solution de la question arménienne. Après avoir rappelé les déclarations de lord Curzon et de M. Lloyd George tant à la Chambre des Lords qu’à la Chambre des Communes, le British Armenia Committee, sans méconnaître la difficulté, si les Etats-Unis déclinaient la charge d’un mandat et si aucun mandataire ne pouvait être trouvé, d’organiser l’unité politique de toutes les provinces ottomanes devant faire partie de l’Arménie conformément à son projet, esquissait un programme qui, pour être qualifié de minimum, n’en comportait pas moins la libération complète et définitive de ces provinces de la souveraineté turque. Il y était dit :

"Une suzeraineté ottomane, même nominale, serait un outrage moral, étant donné que le gouvernement ottoman a délibérément essayé d’exterminer le peuple arménien.

Ce serait un scandale international si les mauvais précédents de la Roumélie orientale, de la Macédoine et de la Crète étaient suivis dans le cas de l’Arménie, sur le terrain peu solide des expédients. Les relations de l’Arménie avec l’empire ottoman doivent cesser complètement, et le territoire ainsi séparé doit contenir toutes les anciennes provinces ottomanes. Le gouvernement ottoman de Constantinople a, pendant de longues années, entretenu l’hostilité et la guerre civile parmi les différentes races locales, et il existe beaucoup de preuves démontrant que cette étrange et malveillante souveraineté écartée, les races peuplant ces provinces arriveraient à vivre ensemble en termes d’amitié et d’égalité."

Le British Armenia Committee demandait que les territoires arméniens qui devaient être séparés de la Turquie soient immédiatement réunis en un Etat arménien indépendant non limité "aux seuls territoires complètement insuffisants de la République d’Erivan", et qui comprendrait les anciens districts russes d’Erivan et de Kars, la zone des anciens territoires ottomans contenant les villes de Van, Mouch, Erzeroum, Erzindjan, etc. et un port sur la mer noire. Ce document affirmait que les Arméniens survivants étaient en assez grand nombre "pour, sans perdre l’espoir de faire mieux, fortifier, consolider et établir la fortune d’un Etat arménien dans ces limites". Il ajoutait :

"La détresse économique qui sévit actuellement dans le territoire d’Erivan est due au nombre formidable de réfugiés des provinces limitrophes ottomanes qui y sont campés pour le moment. L’inclusion de ces territoires dans l’Etat arménien rendrait facile toute la situation, car elle mettrait ces réfugiés à même de retourner chez eux et de cultiver leurs terres. Avec une assistance étrangère raisonnable la force survivante en hommes de la nation serait suffisante pour établir un Etat national sur ce territoire, qui ne contient que la moitié du territoire total arménien qui doit être séparé de la Turquie. Dans le nouvel Etat, les Arméniens seront encore plus nombreux que les autres éléments non arméniens, éléments qui n’ont point d’union entre eux et qui ont été décimés pendant la guerre comme les Arméniens."

Enfin, à l’appui de sa thèse, le comité agitait la menace que le mouvement nationaliste de Mustapha Kemal constituait pour l’Angleterre et montrait que l’Arménie pouvait seule parer tout danger venant de ce côté.

"Si, en effet, le gouvernement de Mustapha Kemal reste debout, notre nouvelle frontière kurde ne sera jamais tranquille ; les charges de sa défense seront constamment augmentées, et les effets des troubles se feraient sentir jusqu’aux Indes. Si, par contre, ce foyer de troubles est remplacé par un Etat arménien stable, nos charges seront sûrement diminuées."

Le British Armenia Committee, résumant ses principales revendications, réclamait la séparation complète de l’empire ottoman des territoires arméniens, et, à défaut d’un mandat américain, la réunion des provinces arméniennes de l’empire turc limitrophes de la République d’Erivan au territoire de cette République avec un port sur la mer Noire.

Dans le rapport de la commission américaine envoyée en Arménie, sous la direction du général Harboard, pour y faire une enquête, et que le président Wilson, au début d’avril 1920, transmettait au Sénat qui en avait déjà demandé communication à deux reprises, aucune conclusion ferme n’était présentée touchant le point de savoir si l’Amérique devait accepter ou refuser le mandat concernant ce pays. Le rapport déclarait seulement qu’en aucun cas les Etats-Unis ne devaient accepter de mandat sans accord avec la France et la Grande-Bretagne et sans que l’Allemagne et la Russie y aient donné leur approbation d’une façon formelle. On y trouvait seulement énumérées avec soin les raisons qui peuvent militer pour l’acceptation de ce mandat et celles qu’où peut invoquer contre elle.

Il y était déclaré tout d’abord que, quelle que soit la puissance qui accepte le mandat, celle-ci devrait avoir sous son contrôle l’Anatolie tout entière, Constantinople et la Turquie d’Europe et être absolument maîtresse des relations extérieures et du système fiscal de l’empire ottoman.

Les raisons que le général Harboard faisait valoir en faveur de l’acceptation du mandat par les Etats-Unis étaient, après avoir fait appel aux sentiments humanitaires et avoir dit l’intérêt qu’il y avait pour eux à assurer la paix du monde, que c’était répondre aux voeux des peuples du Proche-Orient dont toutes les préférences allaient à l’administration américaine, et que dans l’alternative d’un refus, leur choix se porterait de préférence sur la Grande-Bretagne. Il faisait valoir que chacune des grandes puissances, dans le cas où elle ne pourrait obtenir de mandat, préfère que l’Amérique en soit chargée.

Le rapport évaluait les dépenses qu’occasionnerait l’acceptation du mandat à 275 millions de dollars pour la première année et à 756.140.000 dollars pour les cinq premières années. Au bout d’un certain temps, les bénéfices obtenus par la puissance mandataire finiraient par équilibrer ses dépenses et le capital américain pourrait y trouver un placement avantageux. Mais le conseil d’administration de la dette ottomane devrait être dissous et tous les traités de commerce conclus par la Turquie devraient être abolis. La dette impériale turque serait unifiée et un système de remboursement devrait être établi. Les conditions économiques accordées à la puissance mandatée seraient sujettes à révision et devraient pouvoir être annulées.

De plus, le rapport faisait observer que si l’Amérique refuse le mandat, les rivalités internationales qui ont eu libre cours sous la domination turque allaient se prolonger encore.

Les raisons données contre l’acceptation dans le rapport de la Commission américaine étaient que de graves problèmes intérieurs retenaient toute l’attention des Etats-Unis et que le fait d’une pareille intervention dans les affaires du Vieux Monde affaiblirait la position qu’ils ont prise au point de vue de la doctrine de Monroe. Le rapport faisait également remarquer que les Etats-Unis n’avaient nullement contribué à créer la situation difficile qui existe en Orient et qu’on ne saurait engager leur politique pour l’avenir, car le nouveau congrès ne peut se trouver lié par la politique suivie par celui qui existe aujourd’hui. La Grande-Bretagne, ainsi que la Russie, prétendait ce rapport, et les autres grandes Puissances se sont désintéressées de ces régions, or l’Angleterre a l’expérience et les ressources nécessaires pour en assurer le contrôle. Enfin, le rapport faisait ressortir que les Etats-Unis ont des obligations plus impératives à remplir vis-à-vis de nations étrangères plus proches et, à l’intérieur, des questions plus pressantes à régler. Du reste, le maintien de l’ordre en Arménie exigerait une armée de cent à deux cent mille hommes. Enfin, de grandes avances de fonds seraient d’abord nécessaires et il est certain que les recettes seraient au commencement très faibles.

D’autre part, l’Union britannique de la Société des nations demandait au gouvernement anglais de donner des instructions à ses représentants pour qu’ils appuient la proposition du Conseil Suprême tendant à confier à la Société des nations la protection de l’Etat arménien indépendant.

D’après la teneur du traité de paix avec la Turquie, le président Wilson a été invité à remplir les fonctions d’arbitre pour fixer les frontières arméniennes quant aux provinces de Van, Bitlis, Erzeroum et de Trébizonde.

Dans ces conditions la solution définitive du problème arménien se trouve différée pour un temps assez long et il est difficile de prévoir de quelle manière elle interviendra.





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Ce Mémorial est également dédié aux dizaines de victimes du terrorisme arménien (1975-1985) qui a fait couler le sang d’innocents dans les grandes villes d’Europe et des Etats-Unis.

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