| Vous êtes ici: Accueil > Question arménienne > Dimensions politiques de la question arménienne > L’arrière-plan psychosociologique de la thèse arménienne |
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Si on considère l’histoire dans l’ensemble des sciences sociales, on remarque un sujet de controverse qui lui est propre, c’est la question de l’écriture de l’histoire. Cet intitulé même pose un problème. Une discipline qui se pose en tant que science, pour cette raison même ne devrait pas avoir de problème d’écriture car, sa qualité de scientificité devrait être la garante de son objectivité sur le plan épistémologique. Pourtant, quand il s’agit de l’histoire, le problème ne limite pas à ce cadre. En effet, on peut se poser la question de savoir si l’histoire est une science ou un récit (une histoire). L’histoire ne peut pas s’abstraire des représentations des êtres humains concernant les événements qu’ils ont vécus ou dont ils ont été les témoins, ainsi que les conditions ou époques dans lesquelles ils étaient plongés. On peut dire même que, dans une certaine mesure, elle est constituée de ces représentations et qu’elle est donc en même temps l’histoire des historiens, ce qui remet en question son statut scientifique. Si on considère le problème sous cet angle, on peut dire que le discours des historiens comprend toujours une part de récit construit. Dans cette perspective les concepts d’objectivité en histoire ou de vérité historique deviennent sujets à discussion. Si l’on considère que l’histoire est un récit ou une construction narrative, aucune affirmation concernant les événements historiques ne pourra être tenue pour plus valable qu’une autre et on pourra trouver, dans les livres d’histoire, des points de vue très différents à propos des mêmes faits historiques. Finalement, on aurait des histoires différentes et variées selon les personnes qui les auraient écrites. Avec la thèse du "génocide arménien" et par son approbation à l’Assemblée Nationale Française, la société turque se trouve plongée dans ce débat épistémologique qui préoccupe les historiens, en particulier depuis le dernier quart du XXème siècle. De plus, cette entreprise d’écriture de l’histoire de ces événements qui se sont déroulés il y a environ 85 ans, en dehors des historiens, c’est-à-dire pour être exact, par des organes politiques, accrédite la thèse de l’histoire-récit construit, même auprès des personnes ne partageant pas (ou ne voulant pas partager) cette conception de l’histoire. Ainsi, dans différents pays du monde, cette façon d’écrire l’histoire du génocide arménien par la diaspora arménienne et ses alliés, constitue une façon inhabituelle d’écrire l’histoire et donc de faire de la science. Dans cette méthode déviante, le mythe désiré du génocide prend la place de la vérité factuelle. De plus, l’accréditation de cette thèse par un organe législatif, barre la voie aux possibilités de recherche ultérieures, de consultation des documents et des archives. Il est bien évident que, en général les faits sociaux ne sont pas transparents et ne livrent pas ouvertement leur signification. Ils demandent à être lus, conceptualisés, signifiés. Cependant cette recherche du sens ne peut se faire à l’aventure. Les affirmations et hypothèses avancées doivent être mises à l’épreuve des méthodes généralement acceptées par les historiens, leur pertinence doit être testée. Mais malheureusement, la conception constructionniste de l’histoire, qui est sous-tendue dans l’approche négationniste du génocide des juifs, apparaît ici dans un contexte complétement différent ; mais cette fois-ci il ne s’agit pas de nier des faits historiques établis, mais de bâtir une pseudo-histoire. Tout se passe comme si, l’histoire étant de toute façon un récit construit, "le plus fort réussissant à faire entendre sa version", l’étiquette de génocide était accolée aux événements regrettables (et qui constituent sans aucun doute une page noire de l’histoire) s’étant produit lors du déplacement des populations arméniennes en 1915, ou plus exactement on essaie de construire un génocide sur mesure. Du point de vue psychologique, être accusé d’un génocide inventé de toute pièce est certainement plus douloureux que d’en être l’auteur. Ce qui blesse profondément le peuple turc, dans les décisions prises par différentes instances internationales, c’est justement la perception de cette construction historique, comme la mise en scène d’un scénario préparé à l’avance. Lorsque l’homme ordinaire écrit l’histoire Le fait que cette façon d’écrire l’histoire trouve beaucoup de soutien, dans divers milieux sociaux, bien qu’elle étonne les hommes attachés profondément aux idéaux de la démocratie, est très compréhensible à partir de résultats obtenus dans les études psycho-sociologiques. L’homme ordinaire des pays modernes (et aussi l’homme moyen turc), n’est pas du tout un homme qui pense d’une façon rationnelle, c’est-à-dire celui qui recueille, avant de prendre une décision, des données appropriées, filtre ses informations suivant des critères logiques et qui seraient sensibles aux documents et aux preuves relatifs à la question considérée. Cet homme tant étudié par les psychologues sociaux s’intéressant à la psychologie naïve ou encore à l’épistémologie du sens commun, c’est-à-dire tous les hommes non-spécialisés dans le domaine considéré, construit à propos des problèmes qui l’occupent, des théories à la hâte sans se donner trop de peine, au lieu de faire des recherches systématiques ou de demander aux spécialistes concernés. Ces théories dites théories implicites, ressemblent à des mosaïques constituées par la juxtaposition des éléments de connaissance récoltés, à diverses occasions, de diverses sources, un peu au gré des hasards de la vie quotidienne. Cette culture mosaïque, non-soumise aux principes logiques de cohérence, est la culture d’un monde arrosé par les moyens de communication de masse et donc dessiné en grande partie par les mass media. En plus qu’il ne soit pas nécessaire d’avoir suffisamment d’informations et de données, qu’il n’y ait pas de nécessité d’argumenter et de raisonner en avançant pas à pas sur une chaîne logique, prépare un terrain propice à la parole pour tout un chacun. Le fait que tout le monde parle, importe certes du point de vue des pratiques de la démocratie, mais il faut savoir que ce processus peut aboutir à la construction de théories naïves destinées à expliquer des événements de toutes sortes. L’esprit humain n’aime pas le vide. Notre tendance à comprendre et à maîtriser mentalement le monde, nous amène à rechercher des explications causales concernant les personnes, les faits et les situations. Cette recherche se concrétise dans nos efforts pour trouver des réponses aux questions "qui a fait cela ?" et "pourquoi ?". Trouver un auteur à tous les événements et leur attribuer des causes ou des raisons, réconfortent les gens et mettent fin à leurs tensions. Ces résultats obtenus par des psychologues sociaux peuvent contribuer à la façon de penser des hommes et à la genèse de l’opinion public dans nos sociétés contemporaines, et donc occidentales. En ce qui concerne l’opinion publique, il est important de comprendre les motivations des gens ordinaires dans ces pays démocratiques aussi riches que développés pour s’intéresser à ce qui se passe en dehors de leur monde. En effet, il faudrait tenir en compte des causes ou raisons qui poussent l’homme de la rue à s’intéresser aux pays lointains en ce qui concerne les droits de l’homme, la liberté et la démocratie, thèmes reconnus comme valeurs universelles. Cet intérêt peut être le résultat de l’orientation, sinon de la manipulation de l’opinion publique par divers mécanismes d’influence. C’est une pratique courante que les gouvernements nationaux essaient d’orienter l’opinion publique pour que celle-ci approuve sa politique d’action et donc pour être légitimés aux yeux du peuple. Deuxièmement, il se peut aussi que, les instances internationales essaient avec de bonnes intentions, de promouvoir certains principes et valeurs ayant pour objectif de rendre le monde plus vivable et plus propice à la coexistence pacifique. Mais tout ceci ne suffit pas. L’usage social du "génocide" et la recherche d’un "bouc émissaire" : Il est important pour comprendre les comportements des gens, de découvrir les facteurs psycho-sociaux qui les sous-tendent. Prenons l’homme moyen des sociétés modernes, dont la vie est prise dans l’engrenage du "métro-boulot-dodo", et dont l’intérêt intellectuel est faible, intérêt consistant la plupart du temps à tourner les pages des journaux et des magazines habituels, ayant un souci pour l’avenir relativement faible, qui aime bien manger et passer des moments agréables, qui tient à ses loisirs, cet homme ordinaire que nous connaissons de près par certaines versions comme par exemple celles des gens à revenus fixes que nous caractérisons, en Turquie, par le sigle P. P. T. (pyjama-pantoufle-télévision). Lorsque que cet homme s’intéresse au destin des autres dans un pays lointain de l’Asie ou de l’Afrique, cela nous parait, à première vue, comme une situation irréelle. Souvenons-nous. On avait un schéma d’explication concernant ce fait, qu’on utilisait très souvent dans le passé : l’homme des pays occidentaux est un homme très cultivé, ayant un niveau élevé de conscience, doté des valeurs les plus sures de l’humanité, bref. un homme model. Mais ce schéma ne satisfait plus personne et semble complètement désuet. Il est possible d’y apporter de nouvelles explications. Le premier élément de réponse vient du domaine de la psychologie de la communication. Comme nous le savons, on publie ou diffuse toujours dans les organes de presse, les nouvelles d’accidents mortels, de crimes sanglants, de diverses corruptions et de catastrophes. Du point de vue psycho-social, cela indique presque toujours la même tendance humaine : les gens éprouvent un certain plaisir à voir ou lire les malheurs des autres. Exposer les côtés négatifs des autres gens, semble être rassurant ou même réconfortant. Qu’y a -t-il de plus confortable que de nous voir dans de beaux rôles ou de bonnes cotés, lorsque tout le mal arrive aux autres ou est fait par les autres. L’étape suivante de cette constatation est de trouver un responsable, et de préférence un responsable "méchant" de ces événements. Car les maux sans auteur seraient l’oeuvre de forces irrationnelles et aveugles du monde et il serait impossible à l’homme de se sentir en sécurité dans un monde pareil. Il n’y a pas de place dans le schéma de fonctionnement d’un monde arrangé à notre façon pour les maux dus au hasard ou aux facteurs situationnels, à savoir ne dépendant pas de la volonté humaine. Les responsables les plus commodes, dans ce schéma exigeant un coupable qui ne soit pas de chez nous, seraient les étrangers (Les personnes autoritaires d’Adorno n’étaient-elles pas de cet avis ?).
Les pays choisis comme boucs émissaires sont toujours des pays qui n’ont pas les moyens de répliquer ou de se livrer à des représailles. Or les fautes ou défauts du passé de ces pays cibles exactement comme dans la fable de La Fontaine "Les Animaux Malades de la Peste" sont souvent modestes si on les compare à ceux des pays juges. Sur le plan individuel cette stratégie aboutit à une satisfaction plus ou moins grande de l’homme occidental de sa propre situation, de son pays et de son gouvernement (du point de vue de la diaspora arménienne, ce deuxième aspect équivaut, en créant un ennemi, un "Autre", à l’édification d’une identité collective de caractère ethnique). Le troisième élément de réponse peut être mis en rapport avec le thème traité par Sartre dans son oeuvre "La Nausée". Ceux qui ont commis dans le passé pour telle ou telle autre raison un certain crime ou péché, éprouvent souvent le besoin de tranquilliser leur conscience. Ce sentiment humain est l’expression d’une tendance profonde dont on peut observer la forme ritualisée dans toutes les grandes religions. Presque toutes les religions ont développé des rites d’expiation des fautes. Le moyen d’apaiser la conscience prend la forme d’un don compensatoire ou bien consiste à entreprendre des actes remarquables dans le sens inverse de la faute comme par exemple faire preuve d’une plus grande piété, d’une plus grande charité, d’un plus grand patriotisme ou d’un plus grand zèle dans la défense des droits de l’homme qu’il n’est naturel ou habituel. Cette troisième dimension a un rôle fonctionnel pour les puissances occidentales ex-colonialistes, tant pour leurs gouvernements que pour leurs citoyens. En conclusion, on peut dire que dans quelqu’endroit du monde que ce soit, quand on laisse à l’homme moyen plutôt qu’aux spécialistes le soin d’écrire l’histoire, on voit apparaître des explications naïves, des mythes et des légendes. Il est évident que ces théories implicites issues des raccourcis intellectuels empruntés par le citoyen ordinaire ne peuvent avoir pour but la recherche de la vérité. Ces théories ne sont pas désintéressées ou exemptes d’attentes de profits, elles sont orientées d’une façon consciente ou non, par certains objectifs. C’est pourquoi, les mythologies "habillées" ou enjolivées intéressent davantage les gens que la réalité nue ou brute. Ces théories qui paraissent innocentes quand elles alimentent les conversations dans la vie courante, attisent les conflits intergroupes en créant ou en renforçant les préjugés et les stéréotypes. Dans les démocraties les domaines laissés aux choix des individus sont délimités, on ne s’y prononce pas sur des vérités, mais sur des opinions, et par conséquent les décisions prises ne sanctionnent pas des vérités, mais des opinions partagées sur les événements du monde. Quand on fait de l’histoire l’objet d’un vote, et par la même si l’on la soumet aux opinions particulières , elle cesse d’être une science et devient du récit. Prof. Dr. Nuri BILGIN
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